© ClaudioB21/Shutterstock.com
Imaginez que votre corps soit une immense maison avec des centaines de pièces. Plus la demeure est grande, plus nombreuses sont les choses qui peuvent dysfonctionner : plomberie défaillante, circuits électriques défectueux, peinture qui s’écaille…
Suivant cette logique, les chercheurs ont longtemps supposé que les grands animaux souffraient davantage du cancer. Après tout, avec plus de cellules, les risques de divisions cellulaires anarchiques devraient mécaniquement augmenter. Or, la réalité observée par le statisticien anglais Richard Peto dans les années 1970 est tout autre : les baleines, malgré un nombre de cellules mille fois supérieur à celui de l’homme, développent moins de cancers. Plus surprenant encore, les souris, minuscules en comparaison, présentent des taux de cancer supérieurs.
Quant aux éléphants, s’ils développent bien des cancers, ils en développent plus rarement. Une étude parue en 2015 estimait que 5 % de la mortalité chez les éléphants était due au cancer contre 11 à 25 % chez l’humain. Cette observation a donné naissance au « paradoxe de Peto » : l’incidence du cancer ne semble pas corrélée au nombre de cellules d’un organisme.
Certains des plus grands animaux sur Terre bénéficient donc de protections contre le cancer. L’éléphant d’Afrique est devenu l’emblème de ces grands animaux qui ont évolué avec de puissants mécanismes de suppression du cancer. Le rat-taupe nu présente également des taux de cancer très faibles, tout comme les dauphins. Ces animaux ont développé des gènes suppresseurs de tumeurs particulièrement efficaces, des protéines qui leur offrent une protection contre la plupart des cancers.
La clé pourrait se trouver dans le gène TP53, responsable de la production de la protéine p53 surnommée « gardienne du génome ». Depuis l’étude de 2015, plusieurs travaux ont montré que cette protéine empêche les cellules endommagées de se reproduire pour qu’elles puissent être réparées et, si elles ne peuvent pas l’être, cette même protéine provoque leur mort, empêchant ainsi l’accumulation de dommages ADN pouvant conduire au cancer.
Alors que les humains possèdent une seule copie de ce gène dans chaque cellule, les éléphants d’Afrique en possèdent 20 copies (soit 40 versions). Ces 38 versions supplémentaires du gène à l’œuvre confèrent à l’éléphant une gamme d’interactions moléculaires anticancéreuses bien plus étendue que celle d’un humain.
Autre exemple de mammifère imposant : la baleine boréale. Alors qu’avec l’âge, les humains deviennent plus vulnérables au cancer, les baleines boréales, elles, peuvent vivre jusqu’à 200 ans tout en conservant une résistance remarquable aux maladies.
Une recherche menée par des scientifiques de l’ Université de Rochester et publiée en octobre 2025 suggère qu’une des solutions réside dans une protéine appelée CIRBP. Cette protéine joue un rôle clé dans la réparation des cassures double brin de l’ADN, un type de dommage génétique pouvant engendrer des maladies et réduire l’espérance de vie chez diverses espèces. Les scientifiques ont ainsi découvert que les baleines boréales présentent des niveaux de CIRBP bien supérieurs à ceux des autres mammifères.
À l’inverse, une étude de 2025 conduite par l’Université Johns Hopkins (Baltimore, Etats-Unis) a révélé que des animaux de petite taille comme les souris, les poulets, les perruches, les furets et les hérissons présentent une prévalence relativement élevée de cancers, suggérant à nouveau que la taille n’est qu’une partie de l’équation.
Toutes ces découvertes ouvrent des pistes prometteuses pour la recherche contre le cancer. En étudiant comment les grands animaux parviennent à limiter naturellement le cancer malgré leur taille, les scientifiques pourraient découvrir de nouvelles approches thérapeutiques pour l’homme.
Plusieurs équipes un peu partout dans le monde s’y attèlent et cherchent à identifier les « secrets » de ces animaux pour lutter contre cette maladie.

Source : https://royalsocietypublishing.org/rstb/article/370/1673/20140222/22622/Solutions-to-Peto-s-paradox-revealed-by - https://www.ox.ac.uk/news/2022-07-15-elephant-genes-could-hold-key-avoiding-cancers-0 - https://hub.jhu.edu/magazine/2025/fall/petos-paradox-animals-size-cancer/ - https://www.rochester.edu/newscenter/cirbp-protein-mammalian-longevity-bowhead-whales-674682/

Ecrit par : Vincent Roche – Edité par : Emmanuel Ducreuzet