Conflits ou liens d’intérêts : la fin des experts ?

[09 décembre 2011 - 14h27] [mis à jour le 19 décembre 2013 à 14h49]

Coup de tonnerre sur l’Agence française de Sécurité sanitaire des Produits de Santé (AFSSaPS). Son Directeur général a en effet refusé de publier « au nom de l’agence » les recommandations sur les infections ORL établies par un groupe d’experts. Pour justifier sa décision, le Pr Dominique Maraninchi, invoque l’existence de « liens d’intérêts » entre ces experts et différents laboratoires pharmaceutiques. La quasi totalité des membres de ce groupe vient de faire connaître publiquement sa décision de démissionner.

Les recommandations en question étaient particulièrement d’actualité. Elles portaient en effet sur l’amélioration des pratiques en antibiothérapie, et le contrôle de la consommation de ces médicaments essentiels… dans le cadre d’un bon usage. Elles allaient donc avoir un impact direct sur la lutte contre les bactéries multi-résistantes dont l’émergence est préoccupante, en France comme dans beaucoup d’autres pays.

« L’AFSSaPS ne peut cependant les porter (ces recommandations, n.d.l.r.) dans la mesure où plusieurs experts ayant participé à leur conception ont des liens d’intérêts avec des firmes pharmaceutiques concernées », explique le Pr Dominique Maraninchi, Directeur général de l’Agence. Il ajoute que « cela ne remet pas en cause le recours à l’expertise externe, qui doit être interrogée et mobilisée sur les questions de bénéfice et de risque des produits de santé, dont les médicaments. Mais ce recours doit intervenir dans un cadre de transparence et d’indépendance totales, garant des décisions prises par l’Afssaps. Aucun doute ne doit être permis et aucun contentieux ne doit pouvoir survenir ».

C’est précisément sur ce point que les experts se fâchent tout rouge ! Dans un courrier collectif adressé au Pr Maraninchi, ils dénoncent une situation « ubuesque ». Ils font en effet valoir qu’ils « ont été choisis par l’AFSSaPS », que « leurs liens d’intérêts ont été déclarés en suivant les règles en vigueur à l’agence ». Et enfin, « aucun de ces liens n’avait été jugé suffisant pour exclure un des membres du groupe (…) ». En conséquence, « nous ne pouvons accepter que les règles appliquées pour évaluer les conflits d’intérêt aient été changées entre le début de l’élaboration de ces recommandations et la fin ».

Les liens d’intérêt sont-ils évitables ?

Dans son courrier, le Pr Maraninchi évoque l’existence de « liens » d’intérêts et non pas de « conflits » d’intérêts. Or pour un médecin hospitalo-universitaire, les liens d’intérêts sont potentiellement omniprésents. Ils peuvent prendre la forme d’une soirée de formation organisée sur une pathologie précise, sur un compte-rendu de congrès international, d’une formation continue, d’une invitation à un colloque ou un congrès…

Ces liens sont-ils évitables ? Le Pr Michel Detilleux, du service de médecine interne de l’hôpital Cochin à Paris, répond sans tergiverser: « Les liens sont inévitables, mais il faut éviter le conflit » explique-t-il en effet, comparant ces situations à une gaine électrique dont les isolants empêchent les « courts-circuits entre conducteurs positif et négatif ».

Un avis confirmé par ce membre de différentes commissions à l’AFSSaPS depuis plusieurs années qui nous explique « qu’on peut effectivement avoir un lien d’intérêt avec un laboratoire mais le conflit d’intérêt survient quand la personne qui a travaillé sur le produit va donner son avis sur sa valeur. Il est là, le conflit. » Et le problème.

Dans ce contexte, la loi sur la sécurité du médicament dont l’article 1 porte sur les liens d’intérêts est particulièrement attendue. Dans quelle mesure fera-t-elle évoluer les pratiques ? Eloignera-t-elle les hospitalo-universitaires du terrain ? Dans le dernier Bulletin d’information du Conseil national de l’Ordre des Médecins, Jean-Pierre Door, député UMP du Loiret (secrétaire de la Commission des Affaires sociales et rapporteur de la mission de l’Assemblée nationale sur le Médiator et la pharmacovigilance), met en garde : « si nous voulons avoir des experts de qualité, il faut qu’ils se trouvent sur le terrain. Ils ne doivent pas abandonner leurs recherches ».

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