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Stéphanie Brillant : Des études, notamment celles menées au Love Lab aux États-Unis par le professeur de psychologie John Gottman (Université de Washington), ont montré qu’un couple qui se dispute sainement à davantage de chances de tenir qu’un couple qui ne se dispute jamais. Il est désormais admis que le conflit est sain et indispensable à la solidité d’une relation. Son absence traduit souvent une relation fragile, deux individus distincts ne pouvant pas partager la même réalité ou être d’accord sur tout en permanence. Or beaucoup évitent les conflits par peur ou habitude. Mais savoir gérer un conflit n’est pas inné. Il ne s’agit pas de maîtriser la controverse, mais de comprendre ses déclencheurs personnels et de gérer les désaccords de manière constructive. Bien mené, le conflit peut renforcer la relation ; mal géré, il peut la fragiliser.
Souvent, des disputes latentes persistent sans jamais être exprimées. Je parle de la « théorie des miettes sur le tapis » : chaque petite irritation se connecte à un conflit de fond non réglé. Ces tensions peuvent aussi surgir dans des rapports de pouvoir ou lorsqu’on ne se sent pas respecté. Tant que ces ressentis ne sont pas mis en mots, ils s’accumulent et parasitent les relations au quotidien. Attention aux disputes « non exprimées ». Se dire “je t’aime” sans pouvoir se dire ce qui nous insécurise ne permet pas à l’amour de circuler.
En effet, le re-proche (terme utilisé dans le livre, ndlr) permet d’être à nouveau proche. Non pas à tomber d’accord, mais à s’accorder. La dispute n’a pas pour objectif de conduire à l’unisson, mais à l’harmonie. Selon les publications, 70 % des conflits dans le couple ne se résolvent pas toujours complètement et chercher à « régler » un désaccord immédiatement mène souvent à se tromper de sujet. L’objectif est plutôt de mieux comprendre la perception de l’autre et sa position. Le reproche, correctement exprimé, permet de dire : « sur ce point, j’ai été blessé » et d’apprendre à mieux connaître l’autre.
Le conflit permet de renforcer l’amour et constitue une preuve d’intimité et de vulnérabilité. Si le reproche est perçu comme une attaque, il provoque la fermeture. En revanche, lorsqu’on apprend à se disputer « correctement », on passe de l’attaque à la compréhension des déclencheurs personnels. Certaines réactions relèvent de l’autre : on peut lui exprimer ce qui nous a blessé et il peut adapter son comportement. Parfois, c’est à nous d’analyser notre ressenti pour comprendre pourquoi nous nous sommes sentis menacés.
L’écoute et la qualité de la réaction de l’autre renforcent le sentiment de sécurité et de bien-être, et assurent que l’on peut partager ses ressentis sans rester seul face à ses émotions, dans la confiance.
– Une bonne entrée en matière dépend du profil des protagonistes et du contexte. L’essentiel est de se connaître soi-même (ses projections, son style de réaction, son type d’attachement), car chacun ressent le conflit différemment. Pour certains, il est nécessaire de prévenir qu’un sujet sensible sera abordé. Pour d’autres, il vaut mieux traiter immédiatement le conflit, car le ruminer les épuise émotionnellement. Certains nécessitent la création préalable d’un climat de confiance pour désamorcer la peur.
– Le pouvoir du « c’est vrai », est souvent sous-estimé. Dans un conflit, on cherche fréquemment à avoir raison, mais il est possible de s’accorder sur des faits objectifs partagés par tous. Trouver le « c’est vrai » permet de créer un terrain d’entente. À partir de points communs, il devient possible de construire une solution, trouver une issue constructive, même si le conflit initial porte sur d’autres aspects. L’entente ne se situe pas nécessairement sur le sujet de cristallisation, mais sur ce qui est objectivement vrai et partagé.
– La règle des 100 % de responsabilité consiste à se considérer entièrement responsable d’une situation et, par conséquent, de sa résolution. Même si l’autre partie n’a pas la même volonté d’interaction ou n’est pas d’accord, cette approche permet de garder le contrôle sur la résolution du conflit. Donner une part de responsabilité à l’autre limite la capacité à résoudre pleinement la situation.
– La règle du 5/1 s’applique dans les conflits pour maintenir un équilibre sain entre remarques négatives et positives. Le cerveau retient surtout le négatif, il est donc nécessaire de le compenser par des aspects positifs. Concrètement, pour chaque critique ou remarque difficile, il faut équilibrer par cinq expressions positives qui réconfortent, rassurent ou renforcent les émotions constructives. Ce peut être remercier l’autre de prendre le temps d’écouter ou d’échanger.
– La règle du 90/10 indique que 90 % de nos réactions dans un conflit proviennent de réminiscences du passé, 10 % de la situation actuelle. Nous répondons souvent à travers nos traumatismes plutôt qu’à la réalité du moment. Cela signifie que l’autre n’est pas responsable de la majorité de ce qui se joue dans la dispute. Quand on n’en est pas conscient, chaque conflit ravive la douleur ; en prenant conscience de ces schémas, on ressent seulement la trace, visible mais non douloureuse, ce qui rend la relation plus saine et maîtrisable.
– La règle du « 0-0, ni bourreau, ni victime » signifie entrer et sortir d’un conflit sur un terrain d’égalité. Personne ne cherche à maltraiter l’autre, et on peut présenter des excuses sans se sentir dévalorisé. L’attention se limite aux actes et aux faits précis, et non à la personnalité de l’autre. En pratique, cela signifie que les désaccords portent sur un événement, un fait ou un comportement spécifique à un instant donné, sans juger la personne dans sa globalité. Cela permet de maintenir le respect mutuel et de résoudre le conflit de manière constructive, en évitant les dynamiques de pouvoir ou de culpabilisation.

Source : Interview le 11 février de Stéphanie Brillant, autrice de l’ouvrage « Comment arrêter de foirer ses relations » (Actes Sud) paru le 11 février 2026.

Ecrit par : Hélène Joubert ; Édité par Emmanuel Ducreuzet