Le mal de l’espace, au creux de l’oreille interne ?

[17 janvier 2017 - 14h41] [mis à jour le 18 janvier 2017 à 09h30]

Privé de gravité, l’organisme des astronautes subit de nombreuses perturbations. Parmi elles, le mal de l’espace caractérisé par des épisodes de nausées et de vomissements. Comment expliquer ce phénomène ? Quel impact l’absence de gravite entraîne-t-elle sur l’oreille interne ? Ces questions se posent alors que la mission de Thomas Pesquet et ses collègues à bord de la station spatiale internationale entre dans sa 9e semaine.

Le 17 novembre 2016, trois astronautes s’envolaient à 400 km au-dessus de la Terre pour rejoindre la station spatiale internationale. Leur mission : rester en orbite pendant 6 mois pour recueillir des données utiles à la médecine dans l’espace et à la médecine sur Terre. Ce travail d’orfèvre fait appel à la plus grande concentration des heureux élus. Mais en orbite toute la matière flotte. Appelé micropesanteur ou microgravité, ce phénomène agit sur l’organisme humain. Et provoque le fameux mal de l’espace.

En règle générale, « ce phénomène survient dans les premières heures suivant l’arrivée dans l’espace et peut durer 2 à 3 jours voire une semaine », explique le Pr Pierre Denise, médecin chercheur spécialiste des explorations fonctionnelles et vestibulaires au CHU de Caen*. Les témoignages recueillis à ce sujet sont encore partiels. « En effet, les astronautes ne partagent pas forcément toutes leurs difficultés éprouvées pendant leur vol. » Mais selon les informations aujourd’hui disponibles, ces nausées et épisodes de vomissement « surviennent dans au moins un cas sur deux. Dans les cas les plus extrêmes, ils peuvent empêcher de travailler tant le malaise immobilise ».

Un phénomène similaire au mal des transports ?

Les symptômes associés au mal de l’espace sont bien établis. Mais leurs causes, elles, posent encore de nombreuses questions. Trois pistes sont à l’étude. La première, des informations contradictoires entre ce que le corps et le regard perçoivent, à l’origine d’un conflit sensoriel, comme c’est le cas pour le mal des transports ou encore le mal de mer. « Mais des divergences existent. » Contrairement au mal des transports, le mal de l’espace se manifeste plusieurs heures après le début du trajet. Et il ne prévient pas. « Les vertiges et vomissements surviennent soudainement, sans qu’un épisode de nausée aide l’astronaute à pressentir le malaise à venir », souligne le Pr Denise.

Le système vestibulaire perturbé ?

Deuxième hypothèse envisagée à ce jour mais qui manque encore de preuves. « Une perturbation des fonctions associées à l’oreille interne, et plus précisément au système vestibulaire », ajoute Stéphane Besnard* chercheur au CHU de Caen. A l’occasion de la mission spatiale, l’équipe de ce spécialiste, associée au Centre national des études spatiales (CNES), travaille avec le Centre de Médecine Spatiale de Berlin sur les effets de la gravité (ou de son absence) sur le développement cognitivo-moteur et la perception du corps.

Impliquée dans le contrôle de l’équilibre, la pression artérielle et la composition des tissus de l’organisme (os, muscles), l’oreille interne est composée de canaux, capables de détecter l’amplitude de rotation de la tête, et d’organes otolithiques. Sensibles à l’accélération linéaire verticale et horizontale, ces derniers détectent l’inclinaison de la tête par rapport à la gravité. « Sur terre, ils sont essentiels pour compenser les asymétries entre les deux oreilles, repérées à chaque mouvement. Phénomène impossible en l’absence de gravité, quand les pieds ne touchent pas le sol, car l’absence de verticalité empêche les stimuli sensoriels sur la peau et la transmission de l’influx nerveux à l’oreille interne », décrit Stéphane Besnard. Cette piste des modifications vestibulaires liée à l’absence de gravité spatiale expliquerait la survenue de troubles posturaux, de la coordination motrice et de repères dans l’espace – voire une fragilité cognitive – fréquemment repérés après les missions dans l’espace.

Dernière explication potentielle à l’origine du mal de l’espace, « une hypertension intra-crânienne ». Une pathologie diagnostiquée en cas de tumeurs cérébrales, « caractérisée par des nausées et vomissements associés à des mouvements de tête », étaye Pierre Denise. « Dans l’espace, les masses liquidiennes dont le sang remontent dans le haut du corps au lieu de descendre vers les pieds. » Le cerveau reçoit alors un volume sanguin trop important, pouvant provoquer cette élévation anormale de la pression à l’intérieur du crâne.

Comment calmer le mal de l’espace ?

« Les traitements prescrits contre le mal de l’espace sont des antihistaminiques et plus fréquemment des anticholinergiques. » Mais certaines molécules et/ou mode d’administration provoquent « des effets secondaires similaires au mal de l’espace. Pour éviter cet impact paradoxal, un spray nasal de scopolamine, plus facile à supporter est aujourd’hui en phase de test aux Etats-Unis », explique Stéphane Besnard.

Et après la mission spatiale, un traitement existe-il pour prévenir le risque du mal de Terre ? Non, car le mal du débarquement, éprouvé par certains marins une fois le pied posé sur le plancher des vaches, « n’existe pas en tant que tel pour les astronautes ». En effet, « le mal de Terre ne peut pas être isolé des nombreux symptômes au retour qui comprennent bien d’autres paramètres ».

Les astronautes tous égaux ?

Mais comme le rappelle Stéphane Besnard, il reste une inconnue pour résoudre l’équation du mal de l’espace. Celle de la variabilité de chaque profil vestibulaire. « En effet, les degrés de sensibilité au mal de l’espace et les capacités de compensation diffèrent en fonction de chaque personne. Reste à comprendre pourquoi. »

* Médecin chercheur spécialiste des explorations fonctionnelles et vestibulaires au CHU de Caen INSERM 1075 « COMETE Mobilités : Attention, Orientation et Chronobiologie » (Caen)

** Médecin chercheur spécialiste des explorations fonctionnelles et vestibulaires au CHU de Caen – Unité INSERM 1075 « COMETE Mobilités : Attention, Orientation et Chronobiologie » (Caen)

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