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Devrions-nous tous être mieux informés sur les red flags dans les relations amoureuses ?
Anne Latuille : Oui, bien entendu. Une relation amoureuse ne devrait jamais affecter la santé physique ou mentale, ni porter atteinte à l’intégrité. Elle peut ressembler à une spirale qui commence par des red flags (drapeaux rouges), avec par exemple le A d’Addiction, le Z de Zéro initiative, en passant par le L de Love bombing (littéralement « bombardement d’amour » suivi d’un dénigrement) ou le F de Forcing.
On parle souvent des filles, mais cela concerne tout le monde, hommes et femmes, quel que soit le genre ou l’orientation sexuelle, et à tout âge. Dans toute relation romantique, il y a des schémas qu’on nous présente comme des histoires d’amour, alors qu’ils relèvent de la domination et de la violence. La vision du film L’Amour ouf, par exemple, contribue à propager l’idée que l’amour est plus fort que tout, y compris capable de sauver l’autre.
En prenant le red flag « Body count » (le nombre d’ex-partenaires), on réalise que la frontière entre une question apparemment anodine et un drapeau rouge est parfois fine ?
Anne Latuille : Demander à son ou sa partenaire combien de personnes il ou elle a connu avant n’a, en soi, pas d’impact direct. Ce qui pose réellement problème, c’est le jugement qui l’accompagne : considérer qu’un certain nombre de partenaires rendrait une personne plus ou moins respectable, plus ou moins fréquentable. De manière générale, il n’y a pas de red flags « négociables », des situations qui pourraient être des malentendus plutôt que de vrais signaux d’alerte. La violence, le traitement par le silence, le gaslighting (technique de manipulation qui consiste à faire douter une personne sur des faits, des propos tenus), les comportements toxiques en général… rien de tout cela n’est tolérable.
Quel est le red flag le plus destructeur selon vous ?
Anne Latuille : Celui du gaslighting ou celui de l’invisibilisation peuvent être profondément destructeurs. Ce sont des mécanismes insidieux qui altèrent la perception de la réalité et érodent profondément la confiance en soi. Une personne qui subit du gaslighting peut finir par douter de son propre jugement, se demander si elle exagère, voire se convaincre qu’elle souffre d’un trouble psychique. Ce type de manipulation mentale peut laisser des séquelles durables, car il touche directement la santé mentale et l’estime de soi.
Mais parmi les comportements les plus destructeurs, il y a aussi l’addiction. On peut se retrouver pris au piège, à jouer un rôle d’infirmier ou d’infirmière, à s’épuiser à vouloir aider, jusqu’à y laisser sa propre santé physique et mentale.
Le red flag le plus insidieux ?
Anne Latuille : Je dirais peut-être le red flag « K » pour dynamique kafkaïenne, où tout semble flou, incompréhensible. Une personne dit une chose un jour, puis l’inverse le lendemain. Ces signaux contradictoires sont particulièrement déroutants : on passe tout son temps libre ensemble mais “on n’est pas en couple“. On nous propose de laisser des affaires chez l’autre, de partager son quotidien, puis soudain, “on n’est rien l’un pour l’autre“. Dès qu’on commence à s’impliquer, on nous reproche de “se projeter trop vite“. Tout est flou, et rien n’a de sens.
Dans le même registre, il y a aussi le red flag que j’appelle la “température”, ce jeu où l’autre souffle le chaud et le froid. Un jour, il est présent, attentionné, presque fusionnel. Puis, du jour au lendemain, silence radio, comme si on n’existait plus. On finit par se dire qu’il faut passer à autre chose, qu’on a mieux à faire. Et c’est à ce moment-là que la personne revient, avec exactement les mots qu’on avait besoin d’entendre.
Ces comportements sont insidieux parce qu’ils ne sont ni clairement violents ni explicitement toxiques. Et pourtant, ils épuisent, usent, enferment dans une relation où l’on doute en permanence, où l’on ne sait jamais où l’on en est.
Le red flag le plus aliénant ?
Anne Latuille : Sans doute le « syndrome de la sauveuse », se prendre pour des infirmières. Il s’accroche, il s’infiltre profondément, il façonne l’identité. Sortir de cette dynamique est particulièrement difficile, parce
qu’elle touche à quelque chose de très intime : l’estime de soi. On reste, même quand la relation détruit, parce qu’on ne sait plus qui l’on est en dehors de ce rôle. Se détacher signifie renoncer à cette image de soi, à cette reconnaissance que l’on a toujours cherchée. C’est ce qui rend ce red flag aussi aliénant : il ne vient pas seulement de l’autre, mais de soi-même.
Comment prendre conscience de l’existence de ces red flags dans notre couple ?
Anne Latuille : Grâce à une combinaison de plusieurs facteurs : une vigilance personnelle, un regard extérieur et une évolution sociétale qui met davantage en lumière ces comportements. Sur le plan individuel, la prise de conscience peut se faire en lisant, en s’informant, en reconnaissant des situations vécues et en réalisant que ce qui semblait simplement « bizarre » ou « inconfortable » était en réalité un comportement problématique. Des amis ou des proches bienveillants, qui connaissent ces signaux d’alerte, peuvent aussi aider à sortir d’une relation toxique en apportant un regard extérieur, plus objectif. Les proches peuvent repérer des comportements que l’on a tendance à ignorer ou à excuser. Se demander : « Si un ami vivait cette situation, que lui dirais-je ? » permet aussi de prendre du recul. Il est crucial d’avoir un espace où l’on peut partager des faits concrets, comme des conversations ou des échanges, pour éviter de les réinterpréter ou de les minimiser. Parfois, le simple fait de relire une discussion permet de réaliser que ce que l’on pensait être une simple remarque désagréable est en réalité un comportement inacceptable. C’est pourquoi il peut être utile de conserver ces conversations, même si cela peut poser des questions légales, ou bien de les retranscrire sous forme de mémos vocaux, ou par écrit. Cela permet de préserver la vérité des faits et de les partager de manière claire avec des amis de confiance qui pourront nous aider à évaluer la situation de façon objective.
Comment s’en sortir ? Fuir ?
Anne Latuille : Une situation avec un ou plusieurs red flags identifiés implique de prendre une décision radicale, comme couper toute communication. Lorsqu’une personne est ancrée dans des schémas destructeurs, il est illusoire de penser qu’elle changera à travers l’amour ou la patience. Tout message envoyé des mois plus tard, qu’il soit bienveillant ou non, peut raviver des blessures et entraîner une forme de manipulation mentale. L’analogie avec l’addiction est pertinente.
L’ouvrage : RED FLAGS EN AMOUR Petit guide pour esquiver les relations toxiques, par Anne Latuille, avec Jessie Magana ; Illustrations : Maya Orhan/ 128 pages | février 2025 Éditions Syros
Source : Interview de Anne Latuille, auteure de « RED FLAGS EN AMOUR Petit guide pour esquiver les relations toxiques » (05/03/25)
Ecrit par : Hélène Joubert ; Édité par Emmanuel Ducreuzet