Tandis que la pire épidémie d’Ebola sévit depuis le mois de mars en Afrique de l’Ouest, un traitement expérimental pourrait représenter un immense espoir pour les malades. Injecté à deux humanitaires américains contaminés au Libéria, ce cocktail d’anticorps semble avoir donné de bons résultats. Faut-il le mettre à disposition de tous les patients ? Dans quelles conditions ? Les explications du Pr Bruno Lina, virologue à Lyon.

Immunothérapie. C’est cette stratégie thérapeutique que le sérum expérimental américain ZMapp met en œuvre. « Il s’agit d’un cocktail de trois anticorps monoclonaux », indique le Pr Bruno Lina. « Il semble que l’injection a permis d’améliorer l’état de santé de ces malades, en tout cas suffisamment pour qu’ils remarchent et apparaissent comme des convalescents. » Pour autant, peut-on dire que ce traitement est efficace contre ce virus mortel ? « Aujourd’hui, nous n’avons aucune information sur la charge virale résiduelle ou sur leur état clinique dans le détail », souligne le virologue. D’ailleurs, « si nous savons que ces deux patients vont mieux, il n’est pas sûr que ce soit grâce au traitement puisque certains malades guérissent spontanément d’Ebola ».

Pour autant, trois spécialistes du virus les plus renommés au monde ont appelé mardi à permettre la délivrance de ce sérum aux populations frappées par l’épidémie. Peter Piot, David Heymann et Jeremy Farrar estiment, dans un billet publié par le Wall Street Journal ce mercredi que « ces terribles circonstances appellent à une réponse internationale plus énergique. » Interpelée par les scientifiques, l’OMS a d’ailleurs décidé de réunir un panel d’éthiciens médicaux, lundi 11 août, pour débattre de l’opportunité d’une utilisation plus large du sérum.

Bénéfice/risque : virus mortel vs traitement expérimental

Le Pr Lina nous explique pourquoi la réponse n’est pas aussi évidente. « Il est aujourd’hui compliqué de dire que ce médicament devra être mis à disposition de tous ceux qui veulent l’utiliser, sans qu’on ait la moindre preuve de son efficacité et de son innocuité ». Bien sûr, dans un état gravissime, un traitement expérimental peut représenter un espoir face à un virus mortel à plus de 60%. Mais, « on risque de voir apparaître des effets secondaires », précise Bruno Lina. En particulier « l’effet facilitateur de certains anticorps monoclonaux dans l’infection ». Autrement dit, dans d’autres essais sur Ebola (sur modèle animal), on a ainsi observé que les vaccinés ou les traités mouraient plus que ceux qui ne l’étaient pas. « Il faut donc être prudents. »

Pour autant, « s’il s’avère, à la lecture du dossier des deux patients américains, que des arguments très forts montrent que c’est manifestement le cocktail d’anticorps qui a permis la guérison, il faut agir le plus vite possible pour qu’il soient produits en quantité et utilisés sur le terrain », estime le Pr Lina. Mais pour ce faire, « un protocole strict est impératif », insiste-t-il. Quand administrer ces anticorps ? Au début de la maladie ou après quelques jours ? Il faut répondre à ces questions avant de mettre en place un essai sur le terrain.

Un protocole expérimental strict et encadré

Le virus Ebola attaque l’organisme en plusieurs étapes. « Au tout début, c’est-à dire les 2 ou 3 premiers jours, il détruit la réponse immunitaire et empêche l’organisme de développer

une réponse adaptative et donc de créer des anticorps pour se défendre », décrit Bruno Lina. Ensuite, « le système du virus se grippe un peu et permet à l’organisme malade, dans le cas des survivants à ce stade, de développer des anticorps. » Mais là, le virus n’a pas dit son dernier mot. « Il fabrique alors des petites protéines solubles, des sortes de leurres, qui font croire aux anticorps qu’il s’agit du virus. Les anticorps se collent alors aux protéines et non au virus lui-même, le laissant faire son œuvre tranquillement. »

« Le protocole expérimental nécessaire pour faire un essai sur le terrain peut être facilement établi, en transposant le modèle animal, déjà testé, chez l’homme », pense Bruno Lina. Mais « tout ceci doit être organisé et encadré très strictement », insiste-t-il. Alors, « si avec quelques dizaines de patients traités, on se rend compte qu’il y a un bénéfice, au moins aura-t-on une réponse à apporter dans le cadre de la maladie Ebola. Alors que nous n’avions rien jusqu’à présent ». Une lueur d’espoir pointe donc face à la terrible épidémie.

« C’est la première fois qu’un test montre un résultat positif chez l’homme », souligne le virologue. « Cela vaut la peine de le tester, dans de bonnes conditions. » Or un haut responsable sanitaire américain s’est déclaré prudent mardi, notamment parce que le sérum en question est difficile à produire en grande quantité. Aux Etats-Unis justement où l’alerte sanitaire maximale a été décrétée ce mercredi.

Selon les derniers chiffres de l’OMS, 1 711 cas ont été recensés depuis le début de l’épidémie d’Ebola. Parmi eux, 108 en seulement 2 jours, entre le 2 et le 4 août. Au total, 932 malades sont décédés.

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