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Le phubbing – mot-valise anglais né de la fusion de phone et snubbing (que l’on peut traduire par « télésnober ») – décrit cette scène devenue banale : quelqu’un préfère plonger les yeux dans son téléphone plutôt que prêter attention aux personnes juste en face de lui ou à une conversation en cours. L’auteur de cet affront numérique porte le nom de phubber.
Dans le couple ou avec des proches, le phubbing peut susciter un sentiment de manque d’attention, voire une impression de dévalorisation chez la personne ignorée, laquelle peut percevoir l’écran comme plus prioritaire que l’échange en face à face. Des travaux ont mis en évidence que cette situation s’accompagne d’une baisse de satisfaction relationnelle, d’une augmentation des conflits et d’un sentiment de distance émotionnelle.
Plusieurs mécanismes expliquent la persistance du comportement de phubbing : les notifications et actualisations des applications et réseaux sociaux déclenchent des réponses neurobiologiques associées au système de récompense. Chaque alerte peut activer les circuits dopaminergiques du cerveau (liés à la recherche de gratification immédiate), ce qui renforce l’habitude de vérifier son téléphone. Ce fonctionnement s’inscrit dans la logique du « conditionnement opérant » : des récompenses imprévisibles (messages, « likes », nouvelles informations) encouragent la répétition du geste de consultation.
Des recherches en psychologie des usages numériques associent aussi clairement ce phénomène à la Fear of Missing Out (FoMO), c’est-à-dire « la crainte de manquer » une interaction ou une information sociale. Les études commencent à être nombreuses sur ce sujet et toutes convergent. Une revue systématique et une méta-analyse des études publiées sur l’association entre le phubbing et cette inquiétude de rater des informations, des interactions ou des opportunités en ligne a été conduite. Verdict : l’association positive entre le comportement de phubbing et la FoMO est incontestable et est même qualifiée de « forte ».
Parmi d’autres publications sur la FoMO, une étude espagnole de l’Université d’Estrémadure (Badajoz) publiée en 2024 a demandé à 370 personnes de 25 à 60 ans de remplir un questionnaire intitulé « Phubbing Behaviors Survey » comprenant cinq dimensions (culturelle, technologique, sociale, communicationnelle et psychologique). Une forte association positive a été mise en évidence entre le comportement de phubbing et la peur de manquer quelque chose (FoMO). De plus, d’après les auteurs, leurs « résultats révèlent une corrélation positive entre le phubbing et la dépression ».
Une autre étude tout aussi récente sur le phubbing et son lien avec le bien-être psychologique a retrouvé des impacts non négligeables sur la dépression et les symptômes somatiques, probablement en lien avec la FoMO.
Le smartphone sert également d’outil d’évitement. Dans de nombreuses situations sociales (moments d’attente, silences, discussions jugées inconfortables), consulter l’écran permet de réduire malaise ou ennui. Or cette stratégie d’échappement peut renforcer l’habitude : plus l’appareil est utilisé pour combler ces micro-moments de gêne, plus la consultation devient automatique.
Ce qui impacte par ailleurs les capacités de l’individu à entretenir des relations sociales. Une étude menée auprès d’étudiants en Corée du Sud a constaté que le phubbing était – sans surprise – positivement corrélé à la dépendance au smartphone mais négativement corrélé aux compétences interpersonnelles, c’est-à-dire l’ensemble des aptitudes qui permettent d’interagir efficacement avec d’autres personnes (communication, empathie, gestion des conflits, coopération, assertivité/capacité d’exprimer ses idées, adaptation sociale).
Phubbing et relation romantique ne semblent pas faire bon ménage. D’après les résultats d’une étude chez 504 adultes, la satisfaction dans la relation amoureuse chute lorsque le phubbing augmente. Et « la solitude joue un rôle de médiateur dans ce processus », expliquent les auteurs. Plus précisément, une faible satisfaction dans la relation amoureuse entraîne une augmentation du phubbing en accroissant la solitude.
Quant au phubbing parental, il désigne le fait pour les parents d’utiliser leur téléphone portable en présence de leurs enfants au lieu d’interagir avec eux. Attention, préviennent les auteurs d’une méta-analyse chinoise de 2023 sur l’impact néfaste du phubbing parental sur le développement socio-émotionnel des enfants : le phubbing parental était négativement corrélé à leur estime de soi et à leurs compétences socio-émotionnelles.
Une étude récente chez des adolescents a même suggéré que le phubbing parental était potentiellement un facteur de risque de troubles du sommeil, notamment par l’intermédiaire des émotions négatives.
Le phubbing peut toutefois être corrigé assez facilement. La première étape- majeure – consiste à en prendre conscience, puis de se fixer des règles claires, par exemple éviter de consulter son smartphone à table ou durant une conversation entre amis ou collègues, ou de consacrer du temps d’attention à ses enfants. Pour les personnes qui constatent une difficulté à se défaire de cette habitude, consulter un professionnel peut apporter une aide réelle.
*correspondent à des manifestations physiques ressenties dans le corps, comme des douleurs, troubles fonctionnels, fatigue, etc. alors qu’aucune cause organique claire n’apparaisse à l’examen médical.

Source : Hart AS, et al. Dynamic shaping of dopamine signals during probabilistic Pavlovian conditioning. Neurobiol Learn Mem. 2015 Jan;117:84-92 ; Garrido EC, et al. Phubbing and its impact on the individual's psychological well-being. Acta Psychol (Amst). 2024 Aug;248:104388 ; Ansari S, et al. Association of Phubbing Behavior and Fear of Missing Out: A Systematic Review and Meta-Analysis. Cyberpsychol Behav Soc Netw. 2024 Jul;27(7):467-481 ; Zhang J, et al. Parental Phubbing and Child Social-Emotional Adjustment: A Meta-Analysis of Studies Conducted in China. Psychol Res Behav Manag. 2023 Oct 19;16:4267-4285 ; Han JH, et al. Phubbing as a Millennials' New Addiction and Relating Factors Among Nursing Students. Psychiatry Investig. 2022 Feb;19(2):135-145 ; Ding Q, et al. Does parental phubbing aggravates adolescent sleep quality problems? Front Psychol. 2023 Feb 6;14:1094488 ; Zhan S, et al. Romantic relationship satisfaction and phubbing: The role of loneliness and empathy. Front Psychol. 2022 Oct 21;13:967339.

Ecrit par : Hélène Joubert ; Édité par Emmanuel Ducreuzet