L’interniste, le « décathlonien de la médecine »

[12 mai 2014 - 17h06] [mis à jour le 14 mai 2014 à 11h20]

Contrairement à un dermatologue ou un ophtalmologiste, le médecin interniste ne concentre pas son attention sur un seul organe. Ce spécialiste s’intéresse aux pathologies diffuses et/ou à celles dont le  diagnostic est difficile à établir. Indice après indice, façon… Dr House. Le Pr Pierre Godeau, interniste et membre de l’Académie nationale de médecine, a dédié sa carrière à cette branche de la médecine peu connue du grand public. Pour Destination Santé, il revient sur cette spécialité focalisée sur la prise en charge globale du patient.

« Pour moi, l’interniste est le décathlonien de la médecine », confie le Pr Godeau, en référence à la discipline d’athlétisme qui combine 10 épreuves. « La médecine interne a évolué au cours des années. Ses pratiquants sont devenus plus performants que leurs prédécesseurs. » Pour autant, l’interniste ne sait pas tout, loin de là. Au carrefour des connaissances des généralistes et des spécialistes, « il est un peu le chef d’orchestre des diverses disciplines », poursuit-il.

Dr House et les énigmes médicales

Mais que fait-il concrètement ? « Son travail est essentiellement diagnostic », précise Pierre Godeau. « C’est compliqué mais intéressant. Il cherche à élucider des énigmes, à la manière d’un policier. » Voilà peut-être ce qui explique le goût de cet interniste pour les polars. Au point d’en écrire un, intitulé Rue du pas de la mule. « Il raconte l’histoire romancée d’une situation que j’ai réellement vécue », précise le Pr Godeau. « Dans le style des romans de Georges Simenon, je raconte comment une femme, présentant vraisemblablement une polynévrite des membres inférieurs m’a été envoyée par son médecin traitant pour troubles de la marche », poursuit l’auteur. Ayant des soupçons quant à l’origine des symptômes de sa patiente, il l’hospitalise pour l’interroger, en l’absence de son mari. « Elle me confie alors que ce dernier, dentiste de son état, l’avait déjà, à plusieurs reprises, poussée dans les escaliers… » Le métier de cet homme éveille alors des soupçons plus précis dans l’esprit de l’interniste. « J’ai pensé aux arsénieux que les dentistes utilisent pour tuer les nerfs dentaires. »

Pierre Godeau poursuit avec enthousiasme. « J’ai pensé à l’empoisonnement. Pour confirmer mes soupçons, j’ai demandé une analyse toxicologique de ses cheveux. » Comme le résultat s’est révélé positif, et que la patiente refusait de porter plainte, « j’ai convoqué le mari et je l’ai enjoint de ‘faire attention’ avec les produits toxiques qu’il possédait dans son cabinet… »

L’anecdote montre à quel point le travail de l’interniste se rapproche de celui d’un détective ou du… Dr House, le médecin d’une série américaine. Il doit recouper les informations pour conclure à une maladie ou, moins fréquemment toutefois, à une tentative d’assassinat !

Une spécialité jeune

La plupart du temps, les patients adressés à un interniste par un autre praticien souffrent d’une pathologie complexe à diagnostiquer. Sclérodermie, lupus, vascularite, polymyosite, … toutes ces maladies rares longtemps qualifiées de « vedettes » ont des conséquences sur l’organisme en général, et il est parfois difficile à un spécialiste d’un seul organe ou un généraliste de les déceler.

« La médecine interne n’a réellement pris son essor en France qu’après la seconde guerre mondiale. Jusqu’alors, la médecine ‘une et indivisible’ », indique le Pr Godeau, dans un petit rappel historique. « Alors qu’elle était déjà bien connue dans les pays anglo-saxons depuis le début du siècle, » alors que la médecine risquait de s’émietter en de multiples sous spécialités, la médecine interne s’est développée avec la prise de conscience de la nécessité de garder un lien étroit entre les diverses disciplines. Le malade n’est pas seulement victime de pathologies plus ou moins limitées mais doit être pris en charge dans sa globalité. C’est le but primordial de la médecine interne.

Des maladies rares au VIH-SIDA

« La notion de poly-pathologies justifie la place de la médecine interne dans le suivi de toutes les maladies chroniques, comme le diabète, l’hypertension artérielle et les maladies métaboliques », poursuit le Pr Godeau. En outre, les gériatres ont tous une formation d’internistes.

Le VIH/SIDA a focalisé l’engagement des internistes en liaison étroite avec les infectiologues. En effet, « si les traitements modernes ont transformé cette maladie aiguë rapidement mortelle en une maladie chronique, le suivi des séropositifs s’étale maintenant sur des décennies. » C’est pourquoi les internistes sont bien placés pour prendre en charge ces patients exposés à de multiples complications cardiologiques, métaboliques, neuromusculaires et hématologiques. Ainsi « l’interniste n’est pas seulement le spécialiste de quelques maladies rares. Il a sa place au sein du domaine de la santé publique et un rôle important à jouer dans la thérapeutique », insiste Pierre Godeau.

Reste que « l’avenir de la médecine interne repose, comme toute la médecine d’ailleurs, sur le développement de la génétique, de la pharmacogénétique, de l’imagerie médicale, de l’immunologie et plus généralement de la biotechnologie », estime-t-il. Et dans ce domaine, « les nanotechnologies représentent une perspective fabuleuse ! » s’enthousiasme-t-il, toujours passionné par sa discipline et ses perspectives après une riche carrière d’interniste. « Si je devais recommencer, je choisirai la même voie », conclut le Pr Godeau.

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