Maladie d’Alzheimer : une histoire de protéines ?

[17 février 2014 - 17h53] [mis à jour le 17 février 2014 à 17h58]

Plus de 100 ans après sa découverte, la maladie d’Alzheimer conserve ses secrets. Comment traiter cette affection qui concerne entre 600 000 et 700 000 patients rien qu’en France ? C’est la question sur laquelle plancheraient actuellement quelque 100 000 chercheurs dans le monde ! Il faut dire que les enjeux sont énormes face à une affection dont l’incidence explose, à mesure que la population avance en âge. Plongée au cœur de la bataille en compagnie d’un chercheur hors du commun, le Pr Etienne-Emile Baulieu, membre de l’Académie nationale de médecine et des sciences. 

Un savant. Endocrinologue, biochimiste, docteur ès sciences, éminent spécialiste des hormones, le Pr Baulieu a vécu plusieurs vies de chercheur. L’une des premières l’a conduit à établir la structure de la DHEA, la fameuse hormone supposée prévenir ou tout au moins minorer les effets du vieillissement. Dans une autre vie, il a ni plus ni moins découvert la pilule du lendemain, la RU 486. Enfin, depuis plus de 20 ans, il travaille sur le thème de la maladie d’Alzheimer, en quête de la pépite qui la préviendra ou la prendra en charge.

Des plaques et des buissons. A 88 ans, le Pr Etienne-Emile Baulieu est toujours au cœur de l’action, depuis son laboratoire de recherche installé à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre en région parisienne. Sur son bureau, des dizaines d’études (format papier) récemment publiées sur la maladie d’Alzheimer. « Elle a été identifiée en 1901 par Aloïs Alzheimer, un médecin psychiatre hongrois qui s’intéressait aux personnes âgées », décrit-il. « Ce médecin travaillait à partir d’autopsies. Avec les moyens de l’époque – c’est-à-dire relativement primitifs en termes notamment de microscopes – il a mis en évidence deux anomalies principales dans le cerveau de patients déments » :

  • La présence de plaques entre les neurones. « C’était très frappant tellement elles étaient nombreuses », détaille le Pr Baulieu. « Elles étaient constituées d’une protéine spécifique et il a ainsi suggéré qu’elles modifiaient le fonctionnement cérébral » ;
  • La présence de ce qu’Aloïs Alzheimer a appelé des « tangles », autrement dit des « buissons » en français. « Ils étaient situés à l’intérieur des neurones », poursuit le chercheur, « et constitués d’une protéine que l’on reconnaîtra plus tard comme étant la protéine Tau. Ce fut d’ailleurs tout le travail d’un médecin Luxembourgeois, Michel Goedert ».

La fausse piste des plaques… Durant des décennies, les chercheurs ont porté leur attention sur ces fameuses plaques amyloïdes. Et pour cause, elles sont tellement voyantes. « Sur ce sujet, la littérature scientifique est prolifique », poursuit-il. « Mais jusqu’à présent c’est un échec général. Des vaccins ont même été testés. Sans succès.  » Le Pr Baulieu lui, a pris un autre chemin, celui de la protéine Tau. « Je suis devenu un ‘tauiste’ », aime-t-il répéter. « Nous observions en effet des démences séniles chez des patients qui ne présentaient que des altérations de Tau. Ils n’avaient pas de plaques amyloïdes. Donc, à elles seules, les anomalies de Tau altérerent le fonctionnement des neurones (mémoire…) ».

Vous avez dit Tau ? Tau est une protéine essentielle à la stabilisation des cellules, notamment celles du cerveau. Elle joue notamment un rôle fondamental dans la formation des synapses. Dans le cas des neurones sains, la protéine Tau est normale. En revanche, dans certaines anomalies, il se forme des amas de protéines Tau anormales, entraînant la dégénérescence cellulaire. Non régulée, elle finit en effet par produire des microtubules, des filaments qui asphyxient les neurones et provoquent leur mort. Les scientifiques parlent alors de « Tau pathogène et pathologique ».

Une histoire de protéines. Au fil de leurs recherches, le Pr Baulieu et son équipe ont mis la main sur une autre protéine : « en 1992, nous avons découvert une  protéine inconnue, dans les systèmes récepteurs de neurostéroïdes. Plus tard, nous l’avons appelé FKPB52. Elle est naturellement présente dans le cerveau ». Sa particularité ? Elle est en mesure de réguler la protéine Tau. « Plus précisément, elle diminue la quantité de Tau en excès », enchaine le Pr Baulieu. Lequel a montré avec son équipe que les patients touchés par ces maladies étaient en déficit de FKBP52.

« Ce travail est donc devenu notre ligne de recherche, avec deux objectifs :

  • De prévention : « il s’agirait de prévoir le risque de contracter la maladie en mesurant le taux de FKBP52. Et donc de bénéficier d’un diagnostic précoce bien avant l’apparition des signes cliniques » ;
  • De traitement : « Nous pouvons envisager de mettre au point des stratégies efficaces visant à stimuler la protéine FKBP52 ». Et le Pr Baulieu d’ajouter : « j’aime cette approche qui consiste à trouver une protéine naturelle, à moduler son fonctionnement  et s’en servir comme un outil pour réparer des anomalies ».

Il reste toutefois de nombreuses étapes à franchir avant de passer au stade des applications thérapeutiques. « Nous pouvons trouver dans quelques semaines comme dans quelques années », conclut le Pr Baulieu. Lequel maintient plus que jamais le cap.

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