Mineurs isolés à Calais : un abandon psychosocial ?

[13 octobre 2016 - 16h51] [mis à jour le 13 octobre 2016 à 17h58]

Prévu le 17 octobre, le démantèlement de la « Jungle » de Calais risque de se heurter au manque de ressources mises en œuvre. Certes des solutions d’hébergement temporaire sont prévues. Mais mal anticipée, cette décision politique expose les migrants à une nouvelle précarité. Celle de l’errance thérapeutique : ne plus trouver de soutien médico-social et psychologique. Une problématique fragilisant particulièrement les mineurs non accompagnés (MNA).

Ils sont environ 900 sur le camp de Calais. Sans proche, sans famille, sans frère ni sœur, les mineurs isolés vivent et résistent dans la  « Jungle ». L’attente, la suspension du temps et l’espoir se lisent dans le regard d’Ahmad, jeune afghan âgé de 14 ans. Arrivé il y a 4 mois dans le bidonville de Calais, l’adolescent explique dans un bon anglais avoir perdu son père, sa mère et son oncle à différentes frontières de sa traversée.

Les traits marqués, le buste droit, il dit qu’il aimerait « se confier à des adultes. J’ai parcouru beaucoup de kilomètres, mais la route est encore longue avant de trouver un endroit où vivre. Avant j’étais avec une partie de ma famille, maintenant je suis seul. Mais je veux rejoindre l’Angleterre. Je dois être fort ». Fort pour emprunter chaque soir le chemin de la zone industrielle des Dunes situé aux abords du camp. Et tenter de rejoindre le port de Calais d’où partent les ferries partant vers l’autre côté de la Manche. « Mais je sens comme un poids en moi », ajoute Ahmad la gorge serrée, les yeux humides, « comme une boule de mots qui voudraient sortir ».

Une maturité née du traumatisme

« Les mineurs isolés ont besoin de verbaliser leurs émotions, par une approche médico-sociale et psychologique», explique Amin Trouvé-Bagdouche, coordonateur général de Médecins du Monde (MdM) à Calais. « Mais ils ne sont pas toujours en mesure d’exprimer leur souffrance, et c’est bien normal ».

« Le parcours migratoire de ces enfants et adolescents forge leur maturité », continue Amin Trouvé-Bagdouche. « Exposés à la perte de leurs proches, de leurs terres natales et aux doutes du lendemain, beaucoup présentent de réels traumatismes ». En plus de la solitude et de la précarité du quotidien, certains mineurs sont aussi victimes de la criminalité organisée ou de réseaux de prostitution sur la route qui les a menés jusqu’à Calais.

Depuis plusieurs mois, l’association va donc à la recherche des mineurs non accompagnés dans la « Jungle ». Et leur propose un soutien psychologique. La plupart sont originaires d’Afghanistan, d’Erythrée, d’Ethiopie et du Soudan.

Malheureusement, beaucoup de jeunes passent entre les mailles de cet accompagnement et/ou ne sont pas recensés. « Certains disparaissent ‘dans la nature’ et le démantèlement ne va pas arranger les choses ». Déjà en mars 2016, « un nombre important de mineurs a disparu lors de la fermeture de la zone sud du camp », ajoute le Dr Françoise Sauvignon, présidente de MdM France.

Autant que possible donc, les mineurs sont épaulés. « Des jeunes dont la santé mentale s’avère fragile, instable, chez qui les actes de violence fréquemment rapportés trouvent leur explication », souligne Amin Trouvé-Bagdouche. Un temps de parole et d’écoute suffisamment long leur est donné pour créer un climat de confiance. Et leur proposer des ressources humaines capables d’apaiser leurs tensions. Avant l’annonce de la fermeture de la « Jungle », l’Etat prévoyait de construire un centre de 72 places pour mineurs sur le camp de Calais. « Non seulement cette capacité est largement insuffisante, mais en plus cette structure est à peine sortie de terre que le camp va être démantelé », dénonce Amin Trouvé-Bagdouche.

Un « no man’s land » psychosocial ?

« Au fil des semaines, un lien de confiance s’est installé entre le personnel médico-social et les mineurs. Démanteler le camp, c’est éloigner ces enfants et adolescents d’un accompagnement dont ils ont besoin. » Et pour les jeunes qui approchent les 18 ans, le risque est celui de l’entre-deux : seuls mais considérés comme majeurs. En effet, grâce à une circulaire du 31 mai 2013, des tests déterminant l’âge osseux sont régulièrement pratiqués pour déterminer si un jeune a plus ou moins de 18 ans. Lorsque ces examens concluent à la majorité de la personne, il lui est impossible de bénéficier de l’aide sociale à l’enfance et des systèmes de protection juridique spécifique. Qu’en est-il des mineurs ? « Les adolescents déclarés comme ayant moins de 18 ans ne sont pas en droit d’entamer les démarches classiques de demande d’asile. » Pas plus qu’ils n’auront accès à « une prise en charge spécifique dans les centres d’accueil et d’orientation (CAO) ».

Les mineurs écoutés et accompagnés pendant les jours, semaines et mois passés à Calais vont-ils pour autant se retrouver dans un « no man’s land » psychosocial ? Pour ceux qui souhaitent rejoindre leur famille en Angleterre, le « oui » l’emporte. Les procédures de réunification familiale permise par le règlement Dublin III sur le droit d’asile peinent en effet à se mettre en place entre la France et l’Angleterre. « Les mineurs non accompagnés risquent d’être les plus fragilisés par un démantèlement sans solution alternative », confirmaient d’ailleurs MdM et l’UNICEF dans un communiqué conjoint le 12 septembre.

Des moyens… pour quelle fin ?

A cinq jours du démantèlement, les ONG font appel à plus de rigueur de la part des autorités pour mettre en œuvre les procédures de réunification. Et appliquer la circulaire du 26 août 2012, texte stipulant « d’assurer un traitement (…) sanitaire digne de toute personne en situation de détresse sociale ».

Autre point, « les ressources financières existent pour mettre en place des dispositifs d’accueil et de prise en charge sanitaire des mineurs », explique Amin Trouvé-Bagdouche. « La somme dépensée pour la construction du mur à Calais et la protection du littoral bloquant le passage des migrants jusqu’en Angleterre est supérieure au budget nécessaire pour répondre à la prise en charge humanitaire ». La question donc : quelle place fait-on aux migrants ? « Aujourd’hui la politique axe ses choix sur l’exclusion et pas sur l’intégration. Pourtant les migrants, de fait, sont là. Et il faut les considérer comme partie intégrante de la société de demain », argumente Amin Trouvé-Bagdouche.

Prise en charge psycho-sociale des mineurs isolés : écoutez la position de Médecins du Monde 

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