Pilule: une naissance dans la douleur

[28 avril 2014 - 17h35] [mis à jour le 28 avril 2014 à 17h39]

« Vous connaissez la contraception ? » – « Non » – « Eh bien, vous allez apprendre ! » La vie du Pr Etienne-Emile Baulieu a subitement basculé un jour de 1962, dans un laboratoire de recherche de Boston (Etats-Unis). Celui de Gregory Pincus, le maître d’œuvre de la pilule contraceptive. Le jeune (36 ans) chercheur français venait tout juste de découvrir la structure de la DHEA. Les années suivantes, il les passera à mettre au point la RU 486. Autrement dit, la pilule du lendemain, appellation d’ailleurs qu’il n’apprécie guère… Rencontre au sommet dans son bureau du pavillon… Pincus à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, avec ce chercheur hors du commun, endocrinologue, biochimiste, docteur ès sciences et membre de l’Académie nationale de médecine. Entre autres…

Djerassi. Pour le Pr Baulieu, deux noms doivent être associés à la « naissance » de la pilule contraceptive, en 1960 : Il cite en premier lieu celui d’un chimiste hongrois, Carl Djerassi. Curieusement, il est totalement inconnu du grand public. Il est pourtant à l’origine d’une découverte fondamentale : « il a mis au point un analogue de la progestérone qui reste actif après administration orale », nous explique le Pr Baulieu. « C’est lui qui a eu le premier l’idée de bloquer l’ovulation par un médicament ».

Pincus. Le deuxième personnage, c’est justement Gregory Pincus. Ce biologiste américain était connu jusque-là pour avoir été le premier à réaliser une parthogenèse – c’est-à-dire la

reproduction à partir d’une femelle non fécondée – chez un mammifère. C’était en 1939, chez une lapine. Plus tard, « avec son chef de laboratoire, le Chinois Min Chueh Chang, il a repris les travaux de Djerassi », poursuit Etienne-Emile Baulieu. « Ils ont ajouté un peu d’estrogène à la progestérone et transmis la formule à la société pharmaceutique Searle, pour laquelle Pincus travaillait comme conseil. La première pilule contraceptive est commercialisée en 1960 aux Etats-Unis, dans un contexte moral que je vous laisse imaginer ».

Deux ans plus tard donc, Pincus fait venir le « petit Français » à Boston, officiellement pour faire une présentation sur la DHEA à l’occasion d’un congrès. « C’est là qu’il m’a demandé si je connaissais la contraception… Il m’a aussitôt proposé de m’envoyer quelques jours à Porto Rico où étaient réalisées les premières études sur la pilule contraceptive. J’ai vu, j’ai été convaincu et suis devenu un supporter de Pincus. Ce qu’il recherchait en somme, puisqu’il voulait des relais dans différents pays ».

Le tournant 1967… En France, le débat sur la contraception orale sera au cœur de la présidentielle de 1965.  Sous l’impulsion de Charles de Gaulle, 13 experts sont nommés en

1966 pour « savoir si elle était acceptable ». Il y avait là des gynécologues (« qui disaient que cela pouvait entraîner des fausses-couches » dixit le Pr Baulieu), des cancérologues, (« cela peut donner le cancer »…), des psychiatres, des hépatologues etc… « et moi, le plus jeune de tous et de loin », s’amuse-t-il. « Ces experts étaient globalement hostiles, à cause notamment d’une certaine forme d’ignorance. A l’époque, j’étais aussi dans un groupe d’experts à l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Je leur ai juste dit qu’il y avait à Genève des documents indiquant que la pilule était déjà utilisée dans plusieurs pays. Je leur ai fait envoyer ». Une action décisive ? Toujours est-il que la contraception orale sera légalisée dans notre pays, quelques mois plus tard, en décembre 1967, sous l’effet de la loi Neuwirth.

Des stéroïdes à…. Dans l’intervalle, le Pr Baulieu poursuit son travail sur les hormones stéroïdiennes et sur le contrôle de la reproduction. « La Fondation Ford m’a donné de

l’argent pour travailler pendant 5 ans sur ce sujet. Ils m’ont demandé d’améliorer la pilule de Pincus. J’ai refusé. Je voulais exercer dans ce domaine mais pas sur l’amélioration de l’existant. C’est ainsi que je me suis lancé dans l’étude du récepteur de la progestérone sans leur donner trop d’explications. Et c’est ce travail qui aboutira à la mise au point de la RU 486 ».

Avec son collaborateur, le biochimiste Edwin Milgrom, Etienne-Emile Baulieu va en effet découvrir le récepteur de la progestérone. Laquelle, faut-il le préciser, joue un rôle prépondérant dans la préparation de l’utérus à l’implantation de l’œuf.

… la RU 486. Le mécanisme d’action du RU 486 repose justement sur le rôle du récepteur : une fois-celui-ci identifié, il devenait envisageable d’en contrarier l’action par une

« anti-progestérone ». Comme le souligne le Pr Baulieu dans son livre « Libre chercheur », la RU 486 fonctionne comme une « fausse clé ». Elle ne supprime pas la production de progestérone. « Mais elle en empêche sa réception efficace au niveau du récepteur ». Résultat, en l’absence de progestérone active, les muscles de l’utérus se contractent et entreprennent d’expulser l’œuf, quel que soit le stade de développement ».

Le Pr Baulieu présente les premiers résultats de ses travaux en 1982 devant l’Académie des sciences. Depuis quelque temps déjà, le contexte autour de cette RU 486 est explosif. Il se retrouve au cœur d’une nouvelle tempête morale, l’obligeant même à recourir aux services de gardes du corps.

Une histoire de mots… Il ne s’épanche pas trop sur le sujet, préférant centrer son discours sur les aspects techniques et… sémantiques. « La RU 486 est faite pour avorter. C’est un mot violent, brutal. Je préférais parler de « contragestion » qui montre bien qu’on est opposé à la grossesse mais sans le caractère violent des autres termes. Mais l’expression n’a pas pris. Au final, je préfère le nom qui soit le plus utile pour les gens. Même si par exemple, je considère que l’expression ‘pilule du lendemain’ n’a aucun sens sur le plan biologique ».

Liberté chérie. Fort des recherches du Pr Baulieu, le laboratoire Roussel-Uclaf – d’où viennent les initiales RU – va commercialiser la RU 486 dans les années 80. Le Pr Baulieu l’assure : « je n’ai jamais touché de royalties là-dessus. C’est ce qui me permet d’en dire ce que je pense. Sans être accusé de vouloir en profiter pour devenir riche »…

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