La variolisation, ancêtre de la vaccination

[14 janvier 2013 - 17h51] [mis à jour le 19 décembre 2013 à 14h55]
Jenner variolisant un petit garçon. ©Coll. Académie de Médecine –

Antitétanique, anti poliomyélitique ou antigrippal… Les vaccins paraissent aujourd’hui avoir toujours existé. Or le procédé même sur lequel reposent les vaccinations,  ne compte pas plus de trois siècles. L’histoire débute avec la variolisation, une méthode d’immunisation archaïque contre le virus mortel de la variole. Une histoire que nous conte avec passion le Pr Hervé Bazin, spécialiste de la vaccination et membre correspondant de l’Académie nationale de médecine.

« La variolisation a probablement commencé par l’exposition d’enfants à des varioleux contagieux. Ainsi contaminés très jeunes, ils développaient une forme bénigne de la maladie et ne récidivaient pas à l’âge adulte », raconte le Pr Hervé Bazin. Mais ce procédé empirique, peut-être déjà pratiqué par les Chinois dès la fin du 17e siècle, comportait des risques importants. Directement exposés au virus vivant de la variole, bien des enfants en mouraient. Cette maladie rappelons-le, était caractérisée par l’apparition de très nombreuses et énormes pustules. « Petit à petit, une variolisation artificielle s’est développée. Il s’agissait de prélever de la lymphe varioleuse à partir des pustules d’un malade, puis de la transmettre à des enfants ou  de jeunes adultes. Ainsi procédait la communauté grecque à Constantinople (l’actuelle Istanbul) au 18e siècle ».

Cette pratique était alors inconnue en Occident. Une ignorance qui va perdurer jusqu’en 1721. « Cette date est très importante. Elle correspond au retour en Angleterre de Lady Mary Wortley Montagu, l’épouse d’un ambassadeur anglais à Constantinople. Et elle marque le début de la variolisation dans le monde occidental ». Pour Hervé Bazin, Lady Montagu est une femme hors du commun. « Très curieuse, elle avait appris le turc et se déplaçait presque seule dans la ville, couverte d’un voile, pour observer à sa guise les coutumes locales ». Ensuite, elle racontait ses aventures dans des lettres destinées à ses amis et sa famille, qui les ont par la suite publiées. « On l’a souvent qualifiée de Madame de Sévigné anglaise », confie le Pr Bazin.

Elle affirme dans un de ses courriers, qu’à Constantinople, « la variole, ce n’est rien ». Et elle décrit la variolisation pratiquée par les Grecques de l’époque. Les Turcs, eux, ne semblaient pas s’y intéresser. « On raconte que la tradition était venue de Circassie (la Tchétchénie actuelle). C’était pour ‘mieux’ vendre leurs jolies filles aux harems turcs que les Cicassiens les variolisaient. Dans le cas contraire, elles risquaient d’avoir la peau du visage grelée par les séquelles de la maladie. »

Les petits-enfants du Roi d’Angleterre, premiers variolisés d’Europe ?

Avant de regagner définitivement l’Angleterre, Lady Montagu a fait varioliser son fils. « Pour sa fille, elle a attendu de  rejoindre Londres. En effet, comme la nurse de son enfant n’avait pas développé la variole, il aurait été trop risqué de l’exposer, en tant qu’adulte », raconte le Pr Bazin.

De retour à Londres, Lady Montagu fait le récit de ses aventures à la cour. La belle-fille du roi Georges 1er se montre très intéressée car sa propre fille avait failli mourir de la variole quelques années auparavant. Pour s’assurer de l’aspect inoffensif de la pratique, le collège des médecins de la cour préconise de l’expérimenter d’abord sur des prisonniers de Newgate, la prison des grands criminels. Un marché leur était proposé : s’ils acceptaient d’être variolisés et survivaient… ils étaient libres.

Cette expérience réussie, une autre est menée sur des enfants nécessiteux d’une paroisse de la capitale britannique. Avec succès, là encore. Ainsi la variolisation fut-elle introduite en Europe occidentale,  avec celle de deux petites-filles du roi d’Angleterre, Amelia et Carolina, respectivement âgées de 11 et 9 ans. A partir de ce moment, la méthode se dissémina sur tout le continent. Mais elle était dangereuse. Au début du 18e siècle, elle entraînait la mort d’au moins un variolisé sur 50 pour se réduire à un sur 600 à la fin du siècle.

La méthode s’étend à d’autres maladies

La méthode de variolisation a ensuite été appliquée à d’autres pathologies. En particulier à des épizooties comme la péripneumonie contagieuse bovine ou la clavelée du mouton. Mais aussi à la rougeole et la syphilis de l’homme. Et ce, « même si certains médecins se scandalisaient que l’on protège les malades de la syphilis, une infection sexuellement transmissible. D’un point de vue moral, ils estimaient que cela inciterait à se permettre toutes les divagations… », raconte Hervé Bazin, amusé.

D’autant qu’en réalité, les pauvres malheureux ainsi « variolisés » contre la syphilis n’étaient pas réellement protégés. « Joseph-Alexandre Auzias-Turenne, l’inventeur de la méthode, s’était trompé. Au lieu de les immuniser contre cette IST, il leur transmettait… le chancre mou, une autre infection sexuellement transmissible, moins grave, mais dans des conditions pratiques assez horribles. Ce qui était une erreur totale. C’est une page noire de l’histoire de la médecine », souffle-t-il, soudain plus grave.

Contre la variole… la vaccine

Un nouvel épisode de l’histoire de la vaccination sera écrit par Edward Jenner. « Cet excellent médecin exerçait dans la campagne anglaise dans les années 1770-1790 », explique Hervé Bazin. « Au cours de ses consultations, il s’est aperçu que les filles travaillant à la ferme et qui trayaient les vaches ne développaient jamais la variole. En revanche, elles avaient toutes été infectées par  le cowpox – appelée variole de la vache en français ou vaccine ». Il a donc eu une idée qui s’est révélée brillante. « Il a pris un peu de pus de la main d’une fermière atteinte de vaccine pour l’appliquer par petites incisions sur la peau d’un petit garçon, nommé James Phipps, fils d’un journalier, le 14 mai 1796 ».

Un mois plus tard, pour vérifier son hypothèse, Jenner variolise le garçon, ce qui était un geste courant de sa pratique médicale. « Aucune réaction… L’enfant était donc immunisé ! Et Jenner avait découvert une nouvelle méthode de protection contre la variole », souligne le Pr Bazin. Aussi efficace, et moins dangereuse puisque la vaccine était une maladie fort bénigne. En deux ou trois ans à peine, la variolisation a laissé place à la… vaccination. Même si le terme dut attendre un discours de Louis Pasteur dans les années 1880 pour connaître l’ampleur qu’il a pris aujourd’hui.

Dans deux semaines, le Pr Bazin nous racontera comment le très ambitieux Louis Pasteur a mis au point le vaccin contre le virus de la rage. Episode le plus fameux de cette histoire toujours en mouvement. En attestent les recherches sur les vaccins tant espérés contre le paludisme et le VIH/SIDA.

Les noms des président et vice-président pour l’année 2013 de l’Académie nationale de médecine viennent d’être révélés. Le Pr François-Bernard Michel, pneumologue et écrivain est ainsi le premier Montpelliérain à accéder à la fonction de président de la Docte assemblée. De son côté le Pr Yves Logeais, chirurgien d’origine rennaise occupera pour une année, le poste de vice-président.

Ecrit par: Dominique Salomon – Edité par: Emmanuel Ducreuzet et Marc Gombeaud

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