Antalgiques : une histoire de la lutte contre la douleur

[02 décembre 2013 - 14h27] [mis à jour le 19 décembre 2013 à 14h59]

Combattre le mal. Cette noble quête n’est pas uniquement celle des super-héros de bandes-dessinées. Elle est aussi le fondement même de tous les médicaments antalgiques. La douleur en effet, est au centre des préoccupations de l’être humain depuis des milliers d’années. Les représentations artistiques et les références littéraires les plus anciennes en témoignent largement. Pourtant, aujourd’hui encore, le soulagement des douleurs aiguës autant que chroniques, comporte bien des lacunes. Le Pr Patrice Queneau, spécialiste des traitements de la douleur et membre de l’Académie nationale de médecine, nous conte l’histoire de cette recherche encore inachevée pour trouver des moyens de ne plus avoir mal.

« Le tout premier antalgique est sans doute… le vin », nous révèle-t-il après un court instant de réflexion. En effet, « dans l’œuvre d’Homère déjà, la belle Hélène offrait à Télémaque du Népenthès pour calmer ses blessures. » Mais ce breuvage romanesque associe sans doute au vin une autre substance, bien connue elle aussi pour ses vertus antalgiques : l’opium. « Le pavot (la plante dont on extrait l’opium n.d.l.r) est représenté dans des œuvres d’art remontant à 3 200 avant JC », poursuit-il. « C’est le cas de la déesse au pavot, appartenant à la civilisation minoenne, et qui se trouve au musée d’Héraklion. » La statue, de taille modeste, porte distinctement trois fleurs de pavot. Le vin, la drogue… les tout premiers antalgiques sont donc des substances aujourd’hui encore consommées par l’homme, sous diverses formes, à visée antalgique ou récréative.

Entre l’Antiquité et le 19e siècle, « les hommes poursuivirent leur recherche de substances capables d’atténuer leurs douleurs. Mais ils ne trouvèrent que des mélanges divers de vin et d’opium, pas forcément efficaces », raconte le Pr Queneau. Ce n’est que dans les années 1800 que l’histoire des antalgiques connut un tournant significatif. « En 1817 un chimiste allemand, Friedrich Wilhelm Adam Sertürner, isole   le principe somnifère appelé morphine. » Il s’agit là encore d’une substance issue du pavot, dont le nom fait référence à la divinité grecque du sommeil, Morphée. Ainsi est fabriqué le tout premier médicament antalgique « figurant sur un formulaire de prescription des hôpitaux de Paris. » Son nom exact : la préparation buvable d’acétate de morphine.

La valeur de la douleur

Pour autant, la recherche et la découverte d’antalgiques ne s’est pas faite sans résistance. « De tout temps, de nombreuses philosophies ont estimé qu’il était nécessaire de souffrir », indique Patrice Queneau. Parmi elles, le courant judéo-chrétien a maintenu son insistance à ne pas calmer la douleur pour répondre des péchés des hommes. Le fakirisme, le romantisme ou encore le nietzschéisme eux aussi, militaient contre le soulagement de la douleur. « Je pense toutefois que la manière d’appréhender la douleur a évolué en fonction de la disponibilité ou non d’antalgiques efficaces », estime le Pr Queneau. Mais, à partir du moment où ils ont découvert des médicaments réellement capables d’atténuer la douleur, les hommes ont-ils tout fait pour l’éradiquer ? « Pas nécessairement et pas tout de suite », répond-il. « Par exemple, la découverte de la morphine fut l’objet de bagarres inouïes. Elle était considérée par certains comme inutile voire dangereuse pour la moralité. » En effet, la femme enceinte devait par exemple souffrir dans l’enfantement pour ne pas la rendre « débauchée ». Certains médecins de l’époque disaient même : « Le fait qu’un malade souffre, est-ce que ça présente un intérêt pour l’Académie de médecine ? »

A l’inverse, de nombreux auteurs ont fait connaître leur sensibilité à la douleur. C’est le cas de William Shakespeare qui estimait que « jamais ne connut philosophe qui puisse en patience endurer le mal de dents ». Graham Greene quant à lui écrivait « les Saints parlent de la beauté de la souffrance mais vous et moi ne sommes pas des Saints. »

Les trois niveaux de l’OMS

Heureusement, « un fort mouvement en faveur de la prise en charge de la douleur, dans tous les profils d’âges et de situations s’est fait jour il y a une trentaine d’année », se réjouit Patrice Queneau. « Lucien Neuwirth a joué un grand rôle dans cette évolution. » Une amélioration telle que l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a établi, en 1986, trois niveaux d’antalgiques pour guider les prescripteurs vers un bon usage de ces molécules. Le premier est basé sur le paracétamol, « aujourd’hui encore considéré comme l’antalgique roi, de par son coefficient de sécurité supérieur à celui des autres médicaments », explique-t-il. Le niveau 2 comporte tous les traitements associant la codéine à d’autres molécules. Dans le niveau 3, on trouve les opiacés.

Pour autant, « le problème de la sous prise en charge de la douleur est loin d’être réglé », se désole Patrice Queneau. « La douleur est encore parfois victime de sa subjectivité. Et la personne qui souffre n’est pas toujours crue. » Or « pour être un bon médecin, il faut écouter le patient et le croire ! » Même s’« il peut y avoir des simulateurs », ajoute-t-il. Pour Patrice Queneau, « la partie se gagne et se perd tous les jours ».

Des outils non médicamenteux à ne pas écarter

Aux côtés de la panoplie d’antalgiques disponibles se développent de plus en plus des outils non-médicamenteux pour lutter contre la douleur. Aiguë parfois, mais surtout chronique. Relaxation, hypnose, renforcement musculaire, thermalisme ou encore acupuncture… L’offre est vaste et ne convient pas à tous les patients. Mais leur entrée dans les centres hospitaliers, notamment dans les services de lutte contre la douleur, en font des solutions de plus en plus respectées. Un avis partagé par le Pr Queneau : « Il y a une place pour ces options, à ne surtout pas écarter ».

Ecrit par : Dominique Salomon – Edité par : Marc Gombeaud

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