Excision : vers une sexualité retrouvée

[06 février 2015 - 12h19]

L’excision concerne environ 125 millions de femmes et de filles dans le monde. Parmi elles, 5% vivraient en Europe. Une terrifiante réalité rappelée par les associations à l’occasion de la Journée internationale de lutte contre les mutilations sexuelles féminines de ce 6 février. Un colloque organisé ces 27 et 28 janvier à Paris a permis de réunir des spécialistes de la prise en charge de ces victimes. Le Dr Béatrice Cuzin, urologue et sexologue à Lyon, s’est tout particulièrement penchée sur les dysfonctions sexuelles des femmes excisées.

Troubles de l’orgasme ou du désir, dyspareunies et plus rarement troubles de l’excitation. Les femmes ayant subi des mutilations souffrent souvent de dysfonctions sexuelles. « Graves et complexes, ces troubles ne sont perceptibles que chez celles qui en parlent », précise le Dr Cuzin. Et le plus souvent, il s’agit de celles qui demandent une reconstruction. En effet, nombreuses sont celles qui gardent leurs problèmes pour elles.

« L’atteinte de la sexualité dépend de la façon dont le femme a été excisée, de l’état du moignon cicatriciel mais aussi la violence autour de la mutilation, de l’âge auquel elles ont été excisées », indique Béatrice Cuzin. Par exemple, une femme qui a par ailleurs subi un mariage forcé, un viol, risque de présenter davantage de dysfonction dans sa sexualité. « Car il existe aussi des femmes excisées qui n’ont pas de troubles du désir ou de l’orgasme », poursuit-elle. Le clitoris n’étant jamais totalement enlevé, « le moignon peut être encore fonctionnel », explique le Dr Cuzin. « Et de nombreux phénomènes adaptatifs permettent une sexualité parfois peu perturbée. »

Des douleurs que le corps garde en mémoire

Reste que « certaines n’arrivent plus à avoir d’orgasme car leur moignon recouvert d’une cicatrice est douloureux ou insensible », souligne Béatrice Cuzin. Une prise en charge globale est donc nécessaire. Pour tenter de les aider, « il s’agit de les interroger pour mieux comprendre ce dont elles souffrent », détaille-t-elle. « Ce qui ne fonctionne pas en terme de réflexes et de blocages. » Parfois ceux-ci sont en partie psychologiques mais pas toujours. « Elles peuvent avoir des douleurs dans le corps, qui garde en mémoire les violences. En matière de sexualité, toute la gestuelle est importante. »

Une fois le bilan réalisé, « si la patiente souffre de douleurs ou d’une baisse de la sensibilité du clitoris on peut envisager une reconstruction ». Toutefois, celle-ci n’est pas une prise en charge sexologique en soi. Parfois la femme ne souffre pas de troubles sexuels mais souhaite « redevenir entière ». Or dans ces cas-là, « si vous vous contentez de tirer le moignon vers l’extérieur et qu’il n’y a pas d’accompagnement, la patiente peut rester avec un clitoris non fonctionnel. »

La sexologie féminine, « parent pauvre de la médecine »

« L’important est d’ouvrir tout le tiroir des prises en charge », souligne le Dr Cuzin. Même médicamenteux. « C’est sans doute là que les molécules que l’on connait bien chez l’homme trouverait leur place aussi chez la femme. Je propose volontiers en post opératoire des cicatrisants et des vasodilatateurs type Viagra®. » En effet, l’érection du clitoris fonctionne comme celle de la verge.

Toutefois, cette prise en charge reste fonction du médecin, car « la prise en charge n’a pas été suffisamment évaluée et étudiée », soupire Béatrice Cuzin. « Il faudrait d’ailleurs qu’elle le soit dans des centres de référence utilisant les mêmes méthodes scientifiques que les autres domaines de la médecine. Pour faire aussi bien que ceux-ci », insiste-t-elle. Pour que « la sexualité féminine cesse d’être le parent pauvre de la médecine. Sans parler des mutilations… »

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