Arrêt des règles : le prix invisible de la performance et de la minceur 

26 mars 2026

La Dre Juliana Antero, ancienne gymnaste de haut niveau, dirige aujourd’hui l’équipe de recherche EMPOWER’HER sur les liens entre le cycle menstruel et la performance sportive à l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP). Dans Votre cycle menstruel mérite d’être écouté (Éditions Vuibert, mars 2026), elle s’attarde sur un phénomène en augmentation : l’absence des règles et le syndrome RED-S, qui dépassent aujourd’hui le monde des athlètes et des mannequins. Entretien.

Destination santéVous parlez du « corps en mode survie ». Pourquoi, chez certaines femmes, le cycle menstruel peut-il devenir très irrégulier, voire s’arrêter complètement ? 

Dre Antero : L’organisme perçoit un déséquilibre énergétique important : soit les dépenses sont trop élevées, soit les apports alimentaires sont insuffisants, parfois les deux à la fois. Le corps hiérarchise alors ses priorités, consacrant l’énergie disponible aux fonctions vitales – le fonctionnement du cœur, du cerveau, la respiration – et met temporairement en veille les fonctions non essentielles à court terme, comme la reproduction. Le cycle menstruel peut alors s’allonger, devenir erratique, puis parfois disparaître (aménorrhée secondaire). Ce phénomène ne concerne pas uniquement les sportives de haut niveau, où sa prévalence est élevée, mais aussi de plus en plus souvent des femmes qui pratiquent un sport amateur et celles soumises à une forte pression esthétique de minceur 

Quelles sont les conséquences ?  

Il en résulte une modification de la production hormonale, et la conséquence directe est que l’ovulation ne se déclenche plus correctement. Sans ovulation, il n’y a plus de cycle menstruel normal, et les règles peuvent devenir irrégulières ou disparaître. De plus, malgré les injonctions persistantes autour de la minceur – et même le retour récent d’un idéal de maigreur extrême – le corps féminin n’est pas conçu pour fonctionner avec un taux de masse grasse trop bas (autour de 12 à 14 %, selon les données, chaque femme ayant une tolérance biologique propre). Lorsqu’on descend en dessous d’un certain seuil, et plus largement lorsque la disponibilité énergétique devient insuffisante, la production hormonale devient insuffisante, ce qui ne compromet pas seulement le cycle menstruel (et donc la fertilité), mais aussi la santé globale. Car les hormones jouent un rôle essentiel dans la santé osseuse, cardiovasculaire, métabolique et psychique. 

L’absence de règles est donc un signal biologique que l’organisme fonctionne en mode d’économie prolongée ? 

En effet, car au-delà de la question reproductive, les hormones sexuelles féminines – notamment les œstrogènes et la progestérone – sont essentielles à la santé, à la vitalité et au bien-être. Les œstrogènes contribuent au maintien de la densité osseuse, à l’équilibre cardiométabolique, à la régulation de l’énergie, de l’humeur, de la récupération et même à l’adaptation à l’effort physique. Lorsque leur production diminue, tous ces paramètres peuvent être affectés.  Ce qui peut être trompeur, c’est que les effets négatifs ne sont pas toujours immédiats. Au début, une perte de poids rapide ou une diminution de la masse grasse peut être perçue positivement. Elle peut même être valorisée par l’entourage, améliorer temporairement la performance sportive ou correspondre à un idéal esthétique ! De plus, le corps s’adapte dans un premier temps : il met en place des mécanismes d’économie d’énergie qui permettent de maintenir un certain fonctionnement malgré le déficit. Mais ce modèle n’est pas durable. Pour maintenir une masse grasse très faible ou un poids réduit, il faut souvent augmenter les restrictions alimentaires ou l’intensité des efforts. À long terme, cela devient intenable.  C’est alors que les répercussions apparaissent : fragilité osseuse, troubles métaboliques, fatigue chronique, altérations de l’humeur, baisse des performances, vulnérabilité psychique… Des conséquences qui peuvent persister bien au-delà de la phase de déséquilibre initiale.  

Le rétablissement d’un apport suffisant peut permettre le retour des cycles ? 

Oui, mais cela dépend de la durée et de la sévérité du déficit. Plus la période sans hormone protectrice est longue, plus le risque de répercussions à long terme augmente, notamment sur le plan osseux, métabolique et psychologique.  

Ce qui reste préoccupant, c’est que dans certains milieux – le sport de haut niveau, les environnements où les exigences esthétiques sont fortes – l’absence de règles est encore parfois perçue comme un « badge d’honneur », la preuve d’un engagement, d’une discipline ou d’une performance supérieure. Or c’est un signal d’alerte qui requiert une prise en charge. Une situation de déficit énergétique ou de troubles du cycle ne doit pas être gérée seule mais avec un accompagnement médical, un suivi nutritionnel voire psychologique. 

Ce phénomène que vous décrivez rejoint ce syndrome complexe reconnu dans le milieu médical et sportif : le RED-S, pour Déficit Énergétique Relatif dans le Sport ? 

Oui et ce terme vient du fait que ce phénomène de perturbations hormonales liées au déséquilibre entre apports et dépenses énergétiques a d’abord été largement étudié chez les athlètes, parce que sa prévalence y était plus élevée que dans la population générale.  

Mais sur le plan biologique, le mécanisme est exactement le même en dehors du sport. Ce n’est pas le sport en soi qui est « le problème ». Ce qui pose un problème, c’est le déficit énergétique. La pratique sportive augmente fortement la dépense énergétique. Si les apports alimentaires ne sont pas adaptés, en quantité et en qualité, le déséquilibre s’installe plus facilement que chez une personne sédentaire. Cependant, une personne qui ne fait pas de sport peut également se retrouver en déficit énergétique, par exemple en adoptant des restrictions alimentaires importantes.  

Quels sont les signaux à repérer ? 

Le premier signal est souvent menstruel, le cycle étant un véritable indicateur de l’équilibre global. Ensuite, il existe des signes plus généraux, liés au déficit énergétique : fatigue, le cœur s’emballe plus rapidement à l’effort, récupération plus difficile, une sensation de froid plus fréquente, une baisse de la libido … 

Ils doivent conduire à s’interroger. Sur le plan biologique, on peut réaliser des dosages : en cas de déficit énergétique, on observe souvent une baisse des œstrogènes, une diminution de la testostérone et une absence d’ovulation. Celle-ci peut d’ailleurs être détectée par l’observation du cycle lui-même : la glaire cervicale (les pertes blanches) devient plus abondante, plus claire et plus filante. 

  • Source : Interview de la Dre Juliana Antero (mars 2026)

  • Ecrit par : Hélène Joubert ; Édité par Vincent Roche

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