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Alimentation, air, eau, sols… les pesticides sont partout. Et sont depuis plusieurs années soupçonnés, sans que le lien de cause à en effet n’ait clairement été établi jusqu’ici, d’entraîner des effets négatifs sur la santé humaine. Mais alors que la plupart des travaux se concentrent sur des substances isolées et loin des conditions réelles d’exposition des populations, une nouvelle étude menée par des chercheurs de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), de l’Institut Pasteur, de l’Université de Toulouse et de l’Instituto Nacional de Enfermedades Neoplásicas (INEN) du Pérou a choisi une approche innovante qui a permis d’appréhender toute la complexité de l’exposition des populations aux pesticides.
Ce travail a été mené au Pérou, où l’agriculture est intensive dans certaines régions, avec une grande diversité de climats, d’écosystèmes et de fortes inégalités sociales et territoriales. Le cancer y est une priorité de santé publique et les niveaux de contamination aux pesticides atteignent des niveaux préoccupants. Les résultats, publiés mercredi 1er avril dans Nature Health, ont montré que les populations, en particulier rurales et autochtones, sont exposées simultanément à 12 pesticides en moyenne, à des concentrations élevées.
L’étude, qui, précise l’Institut Pasteur « s’appuie sur une modélisation qui permet de cartographier les zones du territoire les plus exposées à la pollution environnementale liée aux pesticides », s’intéresse à 31 substances chimiques utilisées en agriculture. Les chercheurs ont pu modéliser leur dispersion dans l’environnement sur l’ensemble du territoire péruvien. Notons qu’aucune de ces substances n’est classée cancérigène avérée pour l’être humain.
« Nous avons d’abord modélisé la dispersion des pesticides dans l’environnement sur une période de six ans, de 2014 à 2019, ce qui nous a permis de réaliser une cartographie à très haute résolution et d’identifier les zones présentant le risque d’exposition le plus élevé », explique Jorge Honles, docteur en épidémiologie de l’Université de Toulouse. Cette cartographie a ensuite été croisée avec les données de plus de 150 000 patients diagnostiqués d’un cancer entre 2007 et 2020.
Les chercheurs ont alors pu identifier les zones où, à la fois les populations étaient le plus exposées aux pesticides et où elles étaient davantage touchées par les cancers. Le risque y était 150 % plus élevé de développer un cancer qu’ailleurs dans le pays. « C’est la première fois que l’on peut relier, à l’échelle nationale, l’exposition aux pesticides et des perturbations biologiques suggérant un risque accru de cancer », explique Stéphane Bertani, directeur de recherche en biologie moléculaire à l’Institut de Recherche pour le Développement, au sein du laboratoire PHARMA-DEV (IRD/Université de Toulouse).
Les analyses à l’échelle moléculaire, menées chez des Péruviens, ont montré que les pesticides perturbent les mécanismes qui assurent le bon fonctionnement des cellules. Ces altérations apparaitraient avant le cancer, suggérant des effets précoces, cumulatifs et silencieux. « Elles pourraient rendre les tissus plus vulnérables à d’autres facteurs, comme des infections, des inflammations ou des facteurs environnementaux », avance l’Institut Pasteur. D’autres recherches seront menées pour mieux comprendre les mécanismes biologiques à l’œuvre.
Ces résultats poussent à remettre en question la façon dont sont évalués les risques des pesticides pour les populations. L’approche devrait être plus globale, prenant en compte l’ensemble des pesticides présents simultanément (et non isolément, avec un seuil maximal fixé pour chacun d’eux), l’exposition aux mélanges de substances et les contextes socio-écologiques. Les scientifiques plaident « pour une réévaluation des méthodes d’évaluation des risques et des politiques de prévention ».

Source : Institut Pasteur

Ecrit par : Dorothée Duchemin – Edité par Emmanuel Ducreuzet