Covid-19 : le travail des psys ne fait que commencer

26 mars 2020

Depuis le 17 mars et l'entrée en vigueur du confinement à l'échelle nationale, l'association normande Terra Psy a mis en place un numéro vert pour permettre à chacun de confier à des professionnels ses inquiétudes et ses angoisses. Elle reçoit chaque jour des dizaines d'appels de personnes en grande souffrance psychique.

D’ordinaire, les psychologues de Terra Psy s’occupent plutôt d’une patientèle locale, du Havre et des environs. Mais depuis que leur numéro vert (0 805 383 922*) est actif, les gens téléphonent de partout. « On reçoit beaucoup d’appels de la région de Strasbourg et des régions les plus touchées », indique Nora Abed, psychologue clinicienne au sein de l’association. « Des gens avec des proches en réanimation, dont ils ne savent pas s’ils vont vivre ou pas ».

Il y a aussi des « petites mamies, qui appellent juste pour parler. Ou qui ont été repérées par leurs aides à domicile, et c’est nous qui appelons ». Des jeunes enfermés avec leurs parents, et qui « pètent les plombs ». Des personnes dépendantes à l’alcool ou autres, qui ne « savent pas comment ils vont gérer, avec les consultations addicto et les groupes de parole annulés ». Des personnes qui craignent le « passage à l’acte », les violences sur les femmes ou les enfants. Des cas « psychiatriques, pathologiques, qui s’inquiètent pour leurs médicaments ». Et beaucoup, beaucoup de personnes qui souffrent d’isolement, et « qui ont peur de mourir seules. Il faut les rassurer ».

La vie, la mort

Face à une maladie apparue soudainement et qui peut vous emporter en quelques jours, on parle beaucoup de vie et de mort au téléphone de Terra Psy. Comment rassurer ? « On leur conseille d’éviter de regarder les infos en boucle. Juste une ou deux fois par jour, pas plus ».

Et surtout, on écoute : « certains nous appellent le matin, après avoir pleuré toute la nuit. Ils ont peur de leur propre mort, de celle de leurs proches ». Il y a aussi des gens qui appellent plusieurs fois par jour, et dont l’état s’améliore au fil des conversations. « En parlant et en ayant un écoutant, on donne consistance à la pensée. Elle ne tourne pas à vide, sans réponse », explique Nora Abed.

Décompensation

Avec une semaine de recul, la psychologue clinicienne commence aussi à mesurer les effets spécifiques du confinement. La décompensation par exemple, ou « quand une fragilité mentale contenue, comme une dépression masquée contenue par le travail, est frappée par un événement extérieur. La fragilité n’est alors plus contenue, elle ‘exulte’ ». Et les symptômes apparaissent, immédiatement ou à distance de l’événement. Troubles obsessionnels compulsifs, syndrome de stress post-traumatique, phobies… « On a déjà des personnes qui développent des TOC, qui ont les mains brûlées à force de les laver. On sait aussi que certains continueront de ne plus sortir de chez eux ».

C’est peu dire que la situation inquiète Nora Abed, surtout « quand on va dépasser les 15 jours – 3 semaines de confinement. Ça va devenir très compliqué ». La professionnelle est pour l’instant « dans l’action » mais pense déjà à l’après. « Nous avons des indicateurs d’appels, un journal de bord. Quand ce sera fini, il y aura une évaluation scientifique, travaillée par une équipe médicale ». En attendant, elle se réjouit de la grande solidarité des partenaires habituels de Terra Psy. Et de pouvoir compter sur des psychologues, psychiatres et pédopsychiatres, qui ont spontanément proposé leurs services à l’association.

* Les consultations sont gratuites et proposées en français, anglais et arabe. L’association est soutenue par l’ARS de Normandie.

  • Source : Interview de Nora Abed, psychologue clinicienne au sein de l'association Terra Psy, réalisée le 24 mars 2020

  • Ecrit par : Charlotte David - Edité par : Emmanuel Ducreuzet

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