Les omega 3, nourriture du cerveau…

[21 octobre 2013 - 15h10] [mis à jour le 19 décembre 2013 à 14h58]

Consommés régulièrement, les oméga 3 aideraient à prévenir la démence. © Phovoir

« Le poisson rend intelligent ! » Qui ne l’a jamais entendu dire ? Et si cette croyance n’était pas sans fondement, et directement liée aux oméga 3 ? S’ils sont aujourd’hui tant en vogue, il a fallu bien du temps pour que ces acides gras polyinsaturés soient reconnus.  Et particulièrement pour l’apport qu’ils représenteraient à l’activité cérébrale. Le Dr Jean-Marie Bourre, membre de l’Académie nationale de médecine, est considéré comme l’un des « pères » de la nutrition appliquée au cerveau.  Il nous conte cette histoire qu’il juge lui-même  très « nombriliste », tant elle est centrée sur ses travaux personnels.

Le cerveau a besoin de nourriture… « Le cerveau est l’organe le plus protégé du corps. Il est aussi le plus prioritaire » nous assure le Dr Bourre. Et on peut très facilement deviner pourquoi. « Rien ne sert de posséder un cœur digne des plus grands sportifs, ni un foie de haute performance, ni même des muscles de champion si le cerveau ne suit pas. En conséquence, quand un nutriment indispensable vient à se trouver en quantité limitée dans l’alimentation, le cerveau le prélève en priorité, et s’il le faut à son seul profit. Car si le cerveau ne représente que 2% à 3% du poids corporel, il compte en revanche à lui seul pour 15% à 20% de la dépense énergétique ! »

Les Oméga 3, du cœur… au cerveau

Depuis le milieu des années 1950, les poissons gras ont pris une place d’importance dans nos assiettes. Et cela pour des raisons qui tiennent à la santé. Différents chercheurs ont mis en évidence le faible taux de maladies cardiaques chez les Inuits et les Esquimaux. Quelque chose dans leur alimentation devait les en préserver. Une alimentation, rappelons le riche en poissons et en viandes de mammifères marins. « Ce fut alors précisément les oméga 3 qui se retrouvèrent dans nos assiettes, dans les années 70. » Conclusion, celle que l’on appelle alors la vitamine F contribuerait largement à prévenir infarctus de myocarde et accident vasculaire cérébral notamment…

Au début des années 1980, les travaux de Jean-Marie Bourre portent justement sur ces acides gras oméga 3. Ses études alors, reposaient sur 4 observations dont l’association démontrait aussi leur intérêt pour le cerveau.

  • La première fut que le cerveau humain est l’organe le plus gras du corps, juste après le tissu adipeux lui-même. Ces lipides cependant, ne constituent en aucun cas une réserve énergétique. Ils participent directement à la structure de l’organe, et sont le socle des membranes biologiques ;
  • Deuxième observation encore plus originale : le cerveau recèle des quantités considérables d’oméga 3 ;
  • La troisième fut la connaissance que le lait maternel en contient également de grandes quantités, à la différence des laits animaux. Une explication de cette différence résidait dans l’observation des modifications du cerveau après la naissance : seul le cerveau humain se développe considérablement, se comportant en un véritable « aspirateur » à oméga 3. Il n’était donc pas farfelu de proposer que si le « cerveau-machine » est mal construit (faute d’oméga 3), son fonctionnement s’en trouve altéré ;
  • Enfin, quatrième observation, « les formules lactées pour nourrissons (appelées alors laits maternisés), n’en contenaient que des quantités fifrelinesques (sic)… En conséquence, les cerveaux de nos petits pouvaient ne pas fonctionner au mieux. Proposition iconoclaste ! Ce qui rendit difficile une recherche sur le sujet. »

Nourrir le cerveau, vraiment ?

Problème à l’époque, « la réticence des structures universitaires. La psychiatrie, dite biologique, avait de grandes difficultés à se faire une place au soleil de la science. Or pour tout psy, prétendre qu’un aliment puisse avoir une influence sur le fonctionnement du cerveau témoignait d’une pure et simple folie. »

Autre motif de rejet, les oméga 3 sont des graisses. « Et à l’époque (même encore aujourd’hui), le terme graisses apparaît comme un gros mot, un danger majeur en termes de nutrition. Fort heureusement, des structures syndicales professionnelles d’agriculteurs s’intéressèrent au projet, motivées par la promotion de la production de colza en France.»

L’huile de colza est aujourd’hui considérée comme une « bonne » huile, une des plus pourvoyeuses en oméga 3. « Mais à l’époque, elle était vue comme toxique » déplore notre spécialiste. « L’information a d’ailleurs été largement relayée par les médias ». Le pari des producteurs fut alors d’aider à réhabiliter l’huile de colza en montrant son utilité dans la composition de formules lactées pour nourrissons. » Dès lors, des recherches sérieuses ont pu être lancées.

« Pour des raisons éthiques évidentes (la nécessaire utilisation de cerveaux), les expérimentations portèrent pendant de nombreuses années sur les animaux » analyse le Dr Bourre. Pour autant, les premières conclusions de l’INSERM et de l’INRA – qui aboutiront à une publication synthétique de Jean-Marie Bourre en 1989 – changent la donne :

  • La restriction alimentaire en oméga 3 perturbe finement, mais définitivement, la composition et la structure des membranes biologiques, des neurones et des autres cellules cérébrales ;
  • Elle altère leur fluidité et les activités enzymatiques (de reconnaissances, de transport, etc) ;
  • Elle rend le cerveau plus sensible aux neurotoxiques ;
  • Elle altère le fonctionnement de la rétine, de l’oreille interne…
  • Elle perturbe la mémoire, et donc nombre de performances d’apprentissage.

Différents travaux viendront rapidement confirmer ces bienfaits. L’utilisation des profils d’acides gras du sang chez des patients, montrent qu’un taux élevé d’omega 3 est corrélé à une réduction de la fréquence de certaines maladies mentales comme la dépression, ou neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimer. Des observations confirmées par des études cliniques qui mettent en évidence le rôle central des acides gras polyinsaturés dans le fonctionnement de notre cerveau.

Par la suite, notre spécialiste s’intéressera à d’autres nutriments.  Même si la brèche ouverte par les omega 3 est d’importance, elle reste contrebalancée par certains neurobiolgistes « qui considéraient le sujet comme trivial ». Qu’importe, Jean-Marie Bourre reprend son bâton de pèlerin et publie en 1990,  La diététique du cerveau. Vitamines, minéraux, oligo-éléments, glucides, protéines… tout y est passé au crible. Sous-titré De l’intelligence et du plaisir, l’ouvrage relie notre assiette et notre cerveau. On y apprend alors que le glucose (dans le pain complet, les céréales et les féculents) constitue son principal carburant. Un aliment à consommer d’ailleurs à chaque repas dans la mesure où le cerveau ne possède pas de capacités de stockage. Ou encore que les vitamines sont toutes aussi importantes. Et particulièrement celles du groupe B. Mais c’est une autre histoire…

Jean-Marie Bourre est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à la nutrition. Citons par exemple La vérité sur les oméga 3 (2007), Bien manger, vrais et faux dangers (2008), La nouvelle diététique du cerveau (2010),  ou encore La chrono diététique (2012),  tous aux éditions Odile Jacob.

Ecrit par : Vincent Roche – Edité par : Emmanuel Ducreuzet

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