Anorexie mentale : entrer dans la spirale… et en sortir

[24 mai 2017 - 16h06] [mis à jour le 24 mai 2017 à 16h31]

Initiée par des régimes drastiques, l’anorexie mentale prend la forme d’une addiction. Celle de perdre du poids, de se sentir fondre, guidé(e) par une sensation de légèreté. Une impression de toute puissance intellectuelle et physique aussi. Mais comment évolue ce trouble du comportement alimentaire au fil du temps ? A quel point faut-il parler de la maladie pour ouvrir la porte de la prise en charge pluridisciplinaire ? Les précisions du Pr Vincent Dodin, chef de service de la clinique médico-psychologique du Groupement des Hôpitaux de l’Institut Catholique de Lille.

« L’anorexie mentale est caractérisée par le refus volontaire de s’alimenter », indique le Pr Vincent Dodin. Ce qui distingue ce trouble du comportement alimentaire de l’anorexie simple correspondant à un état de dénutrition subi, en raison d’un cancer ou d’une dépression par exemple.

L’entrée progressive dans la spirale

Les premières phases de l’anorexie mentale consistent en une privation drastique, un tri obsessionnel des aliments guidé «  par la peur de prendre du poids mais aussi le plaisir d’en perdre ». Au fil du temps, le jeûne alimentaire agit comme une drogue sur le cerveau, induisant « une euphorie, l’impression d’une augmentation de l’endurance physique et des capacités intellectuelles ainsi que des performances sensorielles aiguisées ». A tel point qu’on « peut parler de toxicomanie », ajoute le spécialiste.

Ce n’est pas automatique, mais dans la majorité des cas, les épisodes boulimiques surviennent. Comme si le corps réagissait à l’extrême inverse de la privation. « Là encore on parle d’addiction comportementale car la personne ne pourra s’empêcher de s’alimenter en excès pour parfois tout revomir ». Un besoin irrépressible nommé craving.

Aller en parler

En passant de la privation à la reprise de l’alimentation, la personne va reprendre du poids progressivement, parce qu’il existe un grand écart entre la sous-nutrition et l’apport alimentaire normal. « Mais aussi parce que le métabolisme est allé puiser si loin dans ses réserves lors des phases de privation qu’il a besoin d’importants apports caloriques pour arriver à satiété. »

Aujourd’hui encore, ce trouble du comportement alimentaire (TCA) crée un sentiment de malaise voire de honte chez les patients. Cette réaction alimente le déni, à l’origine du long délai séparant le début des crises de la première consultation. Le plus souvent, un facteur déclenchant va amener le patient à pousser la porte du médecin, « lorsque l’extrême perte de poids devient évidente par exemple ». Mais aussi « en cas de malaise ou de tensions intenables dans l’environnement familial ».

Une prise en charge pluridisciplinaire

La prise en charge de l’anorexie mentale repose sur l’équilibre nutritionnel, la psychothérapie individuelle et familiale ainsi qu’un travail sur le corps (modelage de la silhouette pour apprivoiser son image, soins esthétiques…), pour apprendre à respecter et écouter l’organisme. La gestion des émotions fait aussi partie du travail. En effet, dans l’anorexie mentale puis les épisodes boulimiques, la privation alimentaire ou au contraire l’excès « renvoient à un facteur affectif ». Ces comportements face à l’assiette servent à éponger de forts ressentis « comme l’anxiété ou la tristesse. Et l’estime de soi est aussi dégradée ». D’ailleurs, on estime que « chez la moitié des personnes sujettes à l’anorexie mentale, ce trouble est le fruit d’un psycho-traumatisme (violences, agressions, tentatives de viol…) ».

Se relever ?

Mais peut-on guérir de l’anorexie mentale ? Selon le Pr Dodin, il existe plusieurs cas de figure. Grâce à la prise en charge pluridisciplinaire, certains patients réussissent à s’en sortir et rebondissent, d’autant plus si la résilience leur permet de se réaliser. Voire de s’engager dans un projet en lien avec ce traumatisme (exemple : une association ou un emploi engagé dans la lutte contre telle ou telle forme de violence…).

En revanche, certains patients continuent de souffrir chroniquement de crises anorexiques et/ou boulimiques. D’autres ne s’exposent plus à ces épisodes mais éprouvent des séquelles psychologiques (isolement affectif, social et professionnel, dépression…) ou physiologiques (aménorrhée, infertilité…). Enfin rappelons que l’impact de l’anorexie mentale peut se déclarer bien après les crises. Par exemple, « la déminéralisation osseuse liée aux carences alimentaires peuvent provoquer des fractures spontanées, ou encore une ostéoporose à la ménopause ». En effet, le capital osseux se fixe entre 15 et 24 ans, période de la vie pendant laquelle la survenue de ce trouble alimentaire est le plus fréquent.

A lire : « Anorexie, boulimie. En faim de conte », Vincent Dodin et Marie-Lyse Testart, psychanalyste – Editions Desclée de Brouwer, janvier 2017, 373 pages, 21 euros.

 

 

 

Partager cet article